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Nos yeux ont parcouru bien des ouvrages. Bien des lettres ont sous notre regard, formé des phrases selon un tracé bien linéaire et une monotone régularité. Pourtant, au détour de toutes ces pages feuilletées, ces tonnes de papier maculé d'encre pour le moins sympathique, certains folios ont eu l'heur de nous graver la mémoire. Quelques fois de façon anodine, d'autres de manière plus puissante et durable. Ce sont ces extraits, ces bribes d'oeuvres, ces fragments de merveilles, ces morceaux d'étoile qui font l'essence d'un livre. On ne se souvient pas de tout un livre, la trame, oui, encore que... mais l'intégralité est une complétude bien nébuleuse. Ce sont ces morceaux de bravoure, ces larmes de miel, ces étoffes de soie que j'ai voulu rassembler ici. Il va sans dire que tout cela n'engage que moi. C'est en toute subjectivité que j'ai compulsé les lambeaux de ma mémoire et en ai extrait les séquelles substantives. Voici le résultat de ce brainstorming salutaire...


A tout seigneur tout
honneur: M.Hugo

Un coeur sous une pierre
Dans le chapitre IV du livre cinquième de la quatrième partie des Misérables, Cosette pouvait lire ce que serait susceptible de susurrer un Marius enamouré aux cieux immaculés et cela avait pour titre évocateur: un coeur sous une pierre. On peut oser trouver ces mots mignons et charmants, par moment, mais quand on subit de plein fouet la puissance des sentiments évoqués, on se sent bon.

Le Satyre
Le Satyre constitue à lui seul le chapitre XVIème Siècle, Renaissance, Paganisme de La Légende des Siècles. Après le long règne de l'Antiquité et du Moyen âge, voici l'âge moderne. La signification du Satyre est essentiellement philosophique. L'esprit de l'Homme venant du Tout et rejoignant le Tout, destiné à recueillir l'âme de tout ce qui existe. C'est puissant, c'est optimiste, c'est éclatant, c'est bon, c'est beau, c'est Hugo ...
Prologue/Le Satyre
I/Le Bleu
II/Le Noir
III/Le Sombre
IV/L'Etoilé
Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand : (si par miracle certains l'ignoraient...)

Cyrano, le nez dans la luneCyrano de Bergerac! Qui n'a pas lu ce chef-d'oeuvre est à plaindre (ou à envier - cf. mon couplet sur le S.d.A.). Quoique même après l'avoir lu mille fois, on peut encore savourer cette merveille. Connaître la fin et l'histoire n'en rend que plus grands les sentiments dégagés et le personnage de ce bretteur poète gascon (à qui je rends un vibrant hommage dans un florilège). D'aucuns me rétorqueront qu'il est criminel d'oser essayer tirer une tirade plus qu'une autre de ce trésor. Certes, je l'admets. Mais cet extrait que j'ai choisi montre bien le romantisme fleur bleue, l'amour du beau et la fierté démesurée que possédait le personnage d'Edmond Rostand. Et quand on a vu la pièce (ou vu le film) le moment de "l'ombre de mon profil sur le mur du jardin!" est grandiose d'émotion. Tout y est résumé. Retenue, candeur, vertu, pudeur ... panache. C'est du grand, du tout grand...

Un coeur sous une pierre
Replaçons-nous dans le contexte:

Cosette souleva cette pierre qui était assez grosse. Il y avait dessous quelque chose qui ressemblait à une lettre.
C'était une enveloppe de papier blanc. Cosette s'en saisit. (...) On entrevoyait des papiers dans l'intérieur.
Cosette y fouilla. (...) Tira de l' enveloppe ce qu'elle contenait, un petit cahier de papier dont chaque page était numérotée et portait quelques lignes écrites d'une écriture assez jolie, pensa Cosette, et très fine.
Cosette chercha un nom, il n'y en avait pas ; une signature, il n'y en avait pas. A qui cela était-il destiné ? A elle probablement, puisqu'une main avait déposé le paquet sur son banc. De qui cela venait-il ? Une fascination irrésistible s'empara d'elle, elle essaya de détourner ses yeux de ces feuillets qui tremblaient dans sa main, elle regarda le ciel, la rue, les acacias tout trempés de lumière, des pigeons qui volaient sur un toit voisin, puis tout à coup son regard s'abaissa vivement sur le manuscrit, et elle se dit qu'il fallait qu'elle sût ce qu'il y avait là dedans.
Voici ce qu'elle lut :


La réduction de l'univers à un seul être, la dilatation d'un seul être jusqu'à Dieu, voilà l'amour.


Comme l'âme est triste quand elle est triste par l'amour!
Quel vide que l'absence de l'être qui à lui seul remplit le monde! Oh! comme il est vrai que l'être aimé devient Dieu?. On comprendrait que Dieu en fût jaloux si le Père de tout n'avait pas évidemment fait la création pour l'âme, et l'âme pour l'amour.


Il suffit d'un sourire entrevu là-bas sous un chapeau de crêpe blanc à bavolet lilas, pour que l'âme entre dans le palais des rêves.


Dieu est derrière tout, mais tout cache Dieu. Les choses sont noires, les créatures sont opaques. Aimer un être, c'est le rendre transparent.


De certaines pensées sont des prières. Il y a des moments où, quelle que soit l'attitude du corps, l'âme est à genoux.


L'avenir appartient encore bien plus aux coeurs qu'aux esprits. Aimer, voilà la seule chose qui puisse occuper et emplir l'éternité. A l'infini il faut l'inépuisable.


O amour ! Adorations ! volupté de deux esprits qui se comprennent, de deux coeurs qui s'échangent, de deux regards qui se pénètrent ! Vous me viendrez, n'est-ce pas, bonheurs ! Promenades à deux dans les solitudes ! journées bénies et rayonnantes ! J'ai quelquefois rêvé que de temps en temps des heures se détachaient de la vie des anges et venaient ici-bas traverser la destinée des hommes.


Tous, qui que nous soyons, nous avons nos êtres respirables. S'ils nous manquent, l'air nous manque, nous étouffons. Alors on meurt. Mourir par manque d'amour, c'est affreux. C'est l'asphyxie de l'âme !


Le jour où une femme qui passe devant vous dégage de la lumière en marchant, vous êtes perdu, vous aimez. Vous n'avez plus qu'une chose à faire, penser à elle si fixement qu'elle soit contrainte de penser à vous.


L'amour vrai se désole et s'enchante pour un gant perdu ou pour un mouchoir trouvé, et il a besoin de l'éternité pour son dévouement et ses espérances. Il se compose à la fois de l'infiniment grand et de l'infiniment petit.


- Vient-elle encore au Luxembourg ? - Non, monsieur. - c'est dans cette église qu'elle entend la messe, n'est-ce pas ? - Elle n'y vient plus. - Habite-t-elle toujours cette maison ? - Elle est déménagée. - Où est-elle allée demeurer ? - Elle ne l'a pas dit.
Quelle chose sombre de ne pas savoir l'adresse de son âme !


C'est une chose étrange, savez-vous cela ? Je suis dans la nuit. Il y a un être qui en s'en allant a emporté le ciel.


Oh! être couchés côte à côte dans le même tombeau la main dans la main, et de temps en temps, dans les ténèbres, nous caresser doucement un doigt, cela suffirait à mon éternité.


Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir d'amour, c'est en vivre.


L'amour est une respiration céleste de l'air du paradis.


J'ai rencontré dans la rue un jeune homme très pauvre qui aimait. Son chapeau était vieux, son habit était usé; il lavait les coudes troués; l'eau passait à travers ses souliers et les astres à travers son âme.


Quelle grande chose, être aimé ! Quelle chose plus grande encore, aimer ! Le coeur devient héroïque à force de passion. Il ne se compose plus de rien que de pur; il ne s'appuie plus sur rien que d'élevé et de grand. Une pensée indigne n'y peut pas plus germer qu'une ortie sur un glacier. L'âme haute et sereine, inaccessible aux passions et aux émotions vulgaires, dominant les nuées et les ombres de ce monde, les folies, les mensonges, les haines, les vanités, les misères, habite le bleu du ciel, et ne sent plus que les ébranlements profonds et souterrains de la destinée, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre.

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S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'éteindrait.

Le Satyre
(Cliquez sur les mots en jaune pale soulignés pour avoir les commentaires)

Prologue Le Satyre
Un satyre habitait l'Olympe, retiré
Dans le grand bois sauvage au pied du mon sacré;
Il vivait là, chassant, rêvant parmi les branches;
Il tenait à l'affût les douze ou quinze sens
qu'un faune peut braquer sur les plaisirs passants.
Qu'était-ce que ce faune ? On l'ignorait; et Flore
Ne le connaissait point, ni Vesper, ni l'Aurore
Qui sait tout, surprenant le regard du réveil.
On avait beau parler à l'églantier vermeil,
Interroger le nid, questionner le souffle,
Personne ne savait le nom de ce maroufle.
Les sorciers dénombraient presque tous les sylvains;
Les AEgipans étant fameux comme les vins,
En voyant la colline on nommait le satyre;
On connaissait Stulcas, faune de Pallantyre,
Gès, qui le soir riait, sur le Ménale assis,
Bos, l'AEgipan de Crète; on entendait Chrysis,
Sylvains du Ptyx que l'homme appelle Janicule,
Qui jouait de la flûte au fond du crépuscule;
Anthrops, faune du Pinde, était cité partout;
Celui-ci, nulle part; les uns le disaient loup,
D'autres le disaient dieu, prétendant s'y connaître;
mais en tout cas, qu'il fût tout ce qu'il pouvait être,
C'était un garnement de dieu fort mal famé.
Un jour, se croyant seule et s'étant mise nue
Pour se baigner au flot du ruisseau clair, Psyché
L'aperçut tout à coup dans les feuilles caché
Et s'enfuit, et s'alla plaindre dans l'empyrée;
Il avait l'innocence impudique de Rhée;
Son caprice, à la fois divin et bestial,
Montait jusqu'au rocher sacré de l'idéal,
Car partout où l'oiseau vole, la chèvre y grimpe;
Ce faune débraillait la forêt de l'Olympe,
Et, de plus, il était voleur, l'aventurier.

Hercule l'alla prendre au fond de son terrier
Et l'amena devant Jupiter par l'oreille.
I Le Bleu
Quand le satyre fut sur la cime vermeille,
Quand il vit l'escalier céleste commençant,
On eût dit qu'il tremblait, tant c'était ravissant!
Et que, rictus ouvert au vent, tête éblouie
A la fois par les yeux, l'odorat et l'ouïe,
Faune ayant de la terre encore à ses sabots,
Il frissonnait devant les cieux sereins et beaux;
Quoique à peine fut-il au seuil de la caverne
De rayons et d'éclairs que Jupiter gouverne,
Il contemplait l'azur, des pléiades voisin;
Béant, il regardait passer, comme un essaim
De molles nudités sans fin continuées,
Toutes ces déités que nous nommons nuées.
C'était l'heure où sortaient les chevaux du soleil;
Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil,
Ouvrait les deux battants de sa porte sonore;
Blancs, ils apparaissaient, formidables d'aurore;
Derrière eux, comme un orbe effrayant, couvert d'yeux,
Eclatait la rondeur du grand astre radieux;
On distinguait le bras du dieu qui les dirige;
Aquilon achevait d'atteler le quadrige;
Les quatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d'or;
Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encor
Entre la zone obscure et la zone enflammée;
De leurs crins, d'où semblait sortir une fumée
De perles, de saphirs, d'onyx, de diamants,
Dispersée et fuyante au fond des éléments,
Les trois premiers, l'oeil fier, la narine embrasée,
Secouaient dans le jour des gouttes de rosées;
Le dernier secouait des astres dans la nuit.

Le ciel, le jour qui monte et qui s'épanouit,
La terre qui s'efface et l'ombre qui se dore,
Ces hauteurs, ces splendeurs, ces chevaux de l'aurore
Dont le hennissement provoque l'infini,
Tout cet ensemble auguste, heureux, calme, béni,
Puissant, pur, rayonnait; un coin était farouche;
Là brillaient, près de l'antre où Gorgone se couche,
Les armes de chacun des grands dieux que l'autan
Gardait sévère, assis sur des os de titan;
Là reposait la Force avec la Violence;
On voyait, chauds encor, fumer les fers de lance;
On voyait des lambeaux de chairs aux coutelas
De Bellone, de Mars, d'Hécate et de Pallas,
Des cheveux au trident et du sang à la foudre.

Hercule, de ce poing qui peut fendre l'Ossa,
Lâchant subitement le captif, le poussa
Sur le grand pavé bleu de l céleste zone :
- Va, dit-il. Et l'on vit apparaître le faune,
Hérissé, noir, hideux, et cependant serein,
Pareil au bouc velu qu'à Smyrne le marin,
En souvenir des prés, peint sur les blanches voiles;
L'éclat du rire fou monta jusqu'aux étoiles
Si joyeux qu'un géant enchaîné sous le mont
Leva la tête et dit: - Quel crime font-ils donc ?
Jupiter, le premier, rit; l'orageux Neptune
Se dérida, changeant la mer et la fortune;
Une heure qui passait avec son sablier
S'arrêta, laissant l'homme et la terre oubliés;
La gaîté fut, devant ces narines camuses,
Si forte qu'elle osa même aller jusqu'aux Muses;
Vénus tourna son front, dont l'aube se voila,
Et dit: "Qu'est-ce que c'est que cette bête là ?"
Et Diane chercha sur son dos une flèche;
L'urne du Potamos, étonné, resta sèche;
La colombe ferma ses doux yeux, et le paon
De sa roue arrogante insulta l'aegipan;
Les déesses riaient toutes comme des femmes.
Le faune, haletant parmi ses grandes dames,
Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus;
L'homme-chèvre ébloui regarda ses pieds nus;
Alors on se pâma; Mars embrasse Minerve,
Mercure prit la taille de Bellone avec verve,
La meute de Diane aboya sur l'OEta;
Le tonnerre n'y put tenir: il éclata;
Les immortels penchés parlaient aux immortelles;
Vulcain dansait; Pluton disait des choses telles
Que Momus
en était presque déconcerté;
Pour que la reine pût se tordre en liberté,
Hébé cachait Junon derrière son épaule;
Et l'Hiver se tenait les côtes sur le pôle.
Ainsi les dieux riaient du pauvre paysan.

Et lui, disait tout bas à Vénus: - Viens-nous en!

Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrire
Le bruit divin que fit la tempête du rire.
Hercule dit: - Voilà le drôle en question.
- Faune, dit Jupiter, le grand amphictyon,
Tu mériterais bien qu'on te changeât en marbre,
En flot, ou qu'on te mît au cachot dans un arbre;
Pourtant je te fais grâce, ayant ri. Je te rends
A ton antre, à ton lac, à tes bois murmurants;
Mais, pour continuer le rire qui te sauve,
Gueux, tu vas nous chanter ton chant de bête fauve.
L' Olympe écoute. Allons, chante!
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II Le Noir
Le satyre chanta la terre monstrueuse.

L'eau perfide sur mer, dans les champs tortueuse,
Sembla dans son prélude errer, comme à travers
Les sables, les graviers, l'herbe et les roseaux verts;
Puis il dit l'Océan, Typhon couvert de baves,
Puis la terre lugubre avec toutes ses caves, son dessous effrayant, ses trous, ses entonnoirs,
Où l'ombre se fait onde, où vont des fleuves noirs,
Où le volcan, noyé sous d'affreux lacs, regrette
La montagne, son casque et le feu, son aigrette,
Où l'on distingue, au fond des gouffres inouïs,
Les vieux enfers éteints des dieux évanouis.
Il dit la sève; il dit la vaste plénitude
De la nuit, du silence et de la solitude,
Le froncement pensif du sourcil des rochers;
Sorte de mer ayant les oiseaux pour nochers,
Pour algue le buisson, la mousse pour éponge,
La végétation aux milles têtes songe;
Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux;
Dans la vallées, aux bords des lacs, sur les hauts lieux,
Ils gardent la figure antique de la terre;
Le chêne est, entre tous, profond, fidèle, austère;
Il protège et défend le coin du bois ami
Où le gland l'engendra, s'entrouvrant à demi,
Où son ombrage attire et fait rêver le pâtre.
Pour arracher de là ce vieil opiniâtre,
Que d'efforts, que de peine au vieux bûcheron!
Le sylvain raconta Dodone et Cithéron,
Et tout ce qu'aux bas-fonds d'Hémus, sur l'Erymanthe,
Sur l'Hymette
, l'autan tumultueux tourmente;
...Et dans l'âcre épaisseur des branchages flottants,
La palpitation sauvage du Printemps.
"Tout l'abîme est sous l'arbre énorme comme une urne.
La terre sous la plante ouvre son puits nocturne
Plein de feuilles, de fleurs et de l'amas mouvant
Des rameaux que, plus tard, soulèvera le vent.
Et dit: - Vivez! Prenez. C'est à vous. Prends, brin d'herbe!
Prends, sapin! - La forêt surgit; l'arbre superbe
Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds.

Les arbres sont autant de mâchoires qui rongent
Les éléments, épars dans l'air souple et vivant;
Ils dévorent la pluie, ils dévorent le vent;
Tout leur est bon, la nuit, la mort; la pourriture
Voit la rose et lui va porter sa nourriture;
L'herbe vorace broute au fond des bois touffus;
A toute heure, on entend le craquement confus
Des choses sous la dent des plantes; on voit paître
Au loin, des toutes parts, l'immensité champêtre;
L'arbre transforme tout dans son puissant progrès;
Il faut du sable, il faut de l'argile et du grès;
Il en faut au lentisque, il en faut à l'yeuse,
Il en faut à la ronce et à la terre joyeuse
Regarde la forêt formidable manger."

- Marsyas! murmura Vulcain, l'envieux louche.
Apollon, attentif, mit le doigt sur sa bouche.
Le faune ouvrit les yeux, et peut-être entendit;
Calme, il prit son genou dans ses deux mains et dit:
"Et maintenant, ô dieux! écoutez ce mot: L'âme!
Sous l'arbre qui bruit, près du monstre qui brame,
Quelqu'un parle, c'est l'Ame. Elle sort du chaos.
Sans elle, pas de vents, le miasme; pas de flots,
L'étang; l'âme, en sortant du chaos, le dissipe;
Car il n'est que l'ébauche et l'âme est le principe,
L'Être est d'abord moitié brute et moitié forêt;
Mais l'Air veut devenir l'Esprit, l'homme apparaît.
L'homme! Qu'est-ce que c'est que ce sphinx ? Il commence
En sagesse, ô mystère! et finit en démence.
O ciel qu'il a quitté, rends-lui son âge d'or!"
Le faune interrompant son orageux essor,
Ouvrit d'abord un doigt, puis deux, puis un troisième,
Comme quelqu'un qui compte en même temps qu'il sème,
Et cria, sur le haut Olympe vénéré:
"O dieux! l'arbre est sacré, l'animal est sacré,
L'homme est sacré; respect à la terre profonde!
La terre où l'homme crée, invente, bâtit, fonde,
Géant possible, encore caché dans l'embryon,
La terre où l'animal erre autour du rayon,
La terre où l'arbre ému prononce des oracles
Dans l'obscur infini tout rempli de miracles,
Est le prodige, ô dieux! le plus proche de vous.
C'est le globe inconnu qui vous emporte tous,
Vous les éblouissants, la grande bande altière,
Qui dans les coupes d'or buvez de la lumière,
Vous qu'une aube précède et qu'une flamme suit,
Vous les dieux, à travers la formidable nuit!"
La sueur ruisselait sur le front du satyre,
Comme l'eau du filet que des mers on retire;
Ses cheveux s'agitaient comme au vent libyen.

Phoebus lui fit: - Veux-tu ma lyre .
- Je veux bien,

Dit le faune; et, tranquille, il prit la grande lyre.

Alors il se dressa, debout dans le délire
Des rêves, des frissons, des aurores, des cieux,
Avec deux profondeurs splendides dans les yeux.

Il est beau! murmura Vénus épouvantée.

Et Vulcain s'approchant d'Hercule dit: "Antée."
Hercule repoussa du coude ce boiteux.
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III Le Sombre
Il ne les voyait pas, quoiqu'il fût devant eux.

Il chanta l'Homme. Il dit cette aventure sombre;
L'homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre,
Effacé par sa faute, et, désastreux reflux,
Retombé dans la nuit de ce qu'on ne voit plus;
Il dit les premiers temps, le bonheur, l'Atlantide;
Comment le parfum pur devint miasme fétide,
Comment l'hymne expira sous le clair firmament,
Comment la liberté devin joug, et comment
Le silence se fit sur la terre domptée;
Il ne prononça pas le nom de Prométhée,
Mais il avait dans l'oeil l'éclair du feu volé;
Il dit l'humanité mise sous le scellé,
Il dit tous les forfaits et toutes les misères,
Depuis les rois peu bons jusqu'aux dieux peu sincères.
Tristes hommes! ils ont vu le ciel se fermer.
En vain, pieux, ils ont commencé par s'aimer;
En vain, frères, ils ont tué la Haine infâme,
Le monstre à l'aile onglée, aux sept gueules de flamme;
Hélas! comme Cadmus, ils ont bravé le sort;
Ils ont semé les dents de la bête; il en sort
Des spectres tournoyant comme la feuille morte,
Qui combattent, l'épée à la main, et qu'emporte
L'évanouissement du vent mystérieux.
Ces spectres sont les rois; ces spectres sont les dieux.
Ils renaissent sans fin, ils reviennent sans cesse;
L'antique égalité devient sous eux bassesse;
Dracon donne la main à Busiris, la Mort
Se fait code et se met aux ordres du plus fort,
Et le dernier soupir libre et divin s'exhale
Sous la difformité de la loi colossale.
L'homme se tait, ployé sous cet entassement;
Il se venge; il devient pervers; il vole, il ment;
L'âme inconnue et sombre a des vices d'esclave;
Puisqu'on lui met un mont sur elle, elle en sort lave;
Elle brûle et ravage au lieu de féconder. Et dans le chant du faune on entendait gronder
Tout l'essaim des fléaux furieux qui se lève.
Il dit la guerre; il dit la trompette et le glaive;
La mêlée en feu, l'homme égorgé sans remord,
La gloire, et dans la joie affreuse de la mort
Les plis voluptueux des bannières flottantes; L'aube naît; les soldats s'éveillent sous les tentes;
La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux;
L'armée en marche ondule au fond des chemins creux;
La baliste en roulant s'enfonce dans les boues;
L'attelage fumant tire, et l'on pousse aux roues;
Cris des chefs, pas confus; les moyeux des charrois
Balafrent les talus des ravins trop étroits.
On se rencontre, ô choc hideux! Les deux armées
Se heurtent, de la même épouvante enflammées,
Car la rage guerrière est un gouffre d'effroi.
O vaste effarement! chaque bande a son roi.
Perce, épée! ô cognées, abats! massue, assomme!
Cheval, foule aux pieds l'homme, et l'homme, et l'homme, et l' homme!
Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours;
Maintenant, pourrissez, et voici les vautours!

Les dieux ne riaient plus; tous ces victorieux,
Tous ces rois commençaient à prendre au sérieux
Cette espèce d'esprit qui sortait d'une bête.

Il reprit: ...
..."Pourtant qu'on prenne garde à ce déshérité!
Dans l'ombre, une heure est là qui s'approche, et frissonne,
Qui sera la terrible et qui sera la bonne,
Qui viendra te sauver, homme, car tu l'attends,
Et changer la figure implacable du temps!
Qui connaît le destin ? Qui sonda le peut-être ?
Oui, l'heure énorme vient qui fera tout renaître,
Vaincra tout, changera le granit en aimant,
Fera pencher l'épaule au morne escarpement,
Et rendra l'impossible aux hommes praticable.
Avec ce qui l'opprime, avec ce qui l'accable,
Le genre humain se va forger son point d'appui;
Je regarde le gland qu'on appelle Aujourd'hui,
J'y vois le chêne; un feu vit sous la cendre éteinte.
Misérable homme fait pour la révolte sainte,
Ramperas-tu toujours parce que tu rampas ?
Qui sait si quelque jour on ne te verra pas,
Fier, suprême, atteler les forces de l'abîme,
Et, dérobant l'éclair à l'Inconnu sublime,
Lier ce char d'un autre à des chevaux à toi ?
Oui, peut-être on verra l'homme devenir loi,
Terrasser l'élément sous lui, saisir et tordre
Cette anarchie au point d'en faire jaillir l'ordre,
Le saint ordre de paix, d'amour et d'unité,
Dompter tout ce qui l'a jadis persécuté,
Se construire à lui-même une étrange monture
Avec toute la vie et toute la nature,
Seller la croupe en feu des souffles de l'enfer,
Et mettre un frein de flamme à la gueule du fer!
On le verra, vannant la braise de son crible,
Maître et palefrenier d'une bête terrible,
Criant à toute chose: "Obéis, germe, nais!"
Ajustant sur le bronze et l' acier un harnais
Fait de tous les secrets que l'étude procure,
Prenant aux mains du vent la grande bride obscure,
Passer dans la lueur ainsi que les démons,
Et traverser les bois, les fleuve et les monts,
Beau, tenant une torche aux astres allumée,
Sur une hydre d'airain, de foudre et de fumée!
On l'entendra courir dans l'ombre avec le bruit
De l'aurore enfonçant les portes de la nuit!
Qui sait si quelque jour, grandissant d'âge en âge,
Il ne jettera pas son dragon à la nage,
Et ne franchira pas les mers, la flamme au front ?
Qui sait si quelque jour, brisant l'antique affront,
Il ne lui dira pas: Envole-toi, matière!
S'il ne franchira pas la tonnante frontière,
S'il n'arrachera pas de son corps brusquement
La pesanteur, peau vile, immonde vêtement
Que la fange hideuse à la pensée inflige ?
De sorte qu'on verra tout à coup, ô prodige!
Ce ver de terre ouvrir ses ailes dans les cieux.
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IV L'Etoilé
Le satyre un moment s'arrêta, respirant
Comme un homme levant son front hors d'un torrent;
Un autre être semblait sous sa face apparaître;
Les dieux s'étaient tournés, inquiets, vers le maître,
Et, pensifs, regardaient Jupiter stupéfait.

Il reprit:
"Sous le poids hideux qui l'étouffait,
Le réel renaîtra, dompteur du mal immonde.
Dieux, vous ne savez pas ce que c'est que le monde;
Dieux, vous avez vaincus, vous n'avez pas compris.
Vous avez au-dessus de vous d'autres esprits,
Qui, dans le feu, la nue, et l'onde et la bruine,
Songent, en attendant votre immense ruine.
Mais qu'est-ce que cela me fait à moi, qui suis
La prunelle effarée au fond des vastes nuits ?
Dieux, il est d'autres sphinx que le vieux sphinx de Thèbes.
Sachez ceci, tyrans de l'homme et de l'Erèbe,
Dieux qui versez le sang, dieux dont on voit le fond,
Nous nous sommes tous faits bandits sur ce grand mont
Où la terre et le ciel semblent en équilibre,
Mais vous pour être rois, et moi pour être libre.
Pendant que vous semez haine, fraude et trépas,
Et que vous enjambez tout le crime en trois pas,
Moi, je songe. Je suis l'oeil fixe des cavernes.
Je vois. Olympes bleus et ténébreux Avernes,
Temples, charniers, forêts, cités, aigle, alcyon,
Sont devant mon regard la même vision;
Les dieux, les fléaux, ceux d'à présent, ceux d'ensuite,
Traversent ma lueur et sont la même fuite.

Je suis témoin que tout disparaît. Quelqu'un est;
mais celui-là, jamais l'homme ne le connaît.
L'humanité suppose, ébauche, essaie, approche;
Elle façonne un marbre, elle taille une roche,
Et fait une statue, et dit: "Ce sera lui."
L'homme reste devant cette pierre ébloui;
Et tous les à-peu-près, quels qu'ils soient, ont des prêtres.
Soyez les Immortels, faites! broyez les êtres,
Achevez ce vain tas de vivants palpitants,
Régnez; quand vous aurez, encore un peu de temps,
Ensanglanté le ciel que la lumière azure,
Quand vous aurez, vainqueurs, comblé votre mesure,
C'est bien, tout sera dit, vous serez remplacés
Par ce noir dieu final que les hommes appelle Assez!
Car Delphes et Pise sont comme des chars qui roulent,
Et les choses qu'on crut éternelles s'écroulent
Avant qu'on ait le temps de compter jusque vingt."
Tout en parlant ainsi, le satyre devint
Démesuré; plus grand d'abord que Polyphème,
Puis plus grand que Typhon qui parle et qui blasphème
Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux,
Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l'Athos;
L'espace immense entra dans cette forme noire;
Et, comme le marin voit croître un promontoire,
Les dieux dressés voyaient grandir l'être effrayant;
Sur son front blêmissait un étrange orient;
Sa chevelure était une forêt; des ondes,
Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes;
Ses deux cornes semblaient le Caucase et l'Atlas;

Les foudres l'entouraient avec de sourds éclats;
Sur ses flancs palpitaient des prés et des campagnes,
Et ses difformités s'étaient faites montagnes;
Les animaux qu'avaient attirés ses accords,
Daims et tigres, montaient tout le long de son corps;
Des avrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres;
Le pli de son aisselle abritait des décembres;
Et des peuples errants demandaient leur chemin,
Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main.
Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante;
La lyre, devenue en le touchant géante,
Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris,
Les ouragans étaient dans les sept cordes pris
Comme des moucherons dans de lugubres toiles;
Sa poitrine terrible était pleine d'étoiles.

Il cria:
"L'avenir tel que les cieux le font,
C'est l'élargissement dans l'infini sans fond,
C'est l'esprit pénétrant de toutes parts la chose!
On mutile l'effet en limitant la cause;
Monde, tout le mal vient de la forme des dieux.
On fait du ténébreux avec le radieux;
Pourquoi mettre au-dessus de l'Être des fantômes ?
Les clartés, les éthers ne sont pas des royaumes.
Place au fourmillement éternel des cieux noirs,
Des cieux bleus, des midis, des aurores, des soirs!
Place à l'atome saint qui brûle ou qui ruisselle!
Place au rayonnement de l'âme universelle!
Un roi c'est de la guerre, un dieu c'est de la nuit.
Liberté, vie et foi, sur le dogme détruit!
Partout une lumière et partout un génie!
Amour! tout s'entendra, tout étant l' harmonie!
L'azur du ciel sera l'apaisement des loups.
Place à Tout! Je suis Pan: Jupiter! à genoux.
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Cyrano, le nez dans la Lune.
Cyrano de Bergerac


CYRANO
Qui j'aime ?... Réfléchis, voyons. Il m'interdit
Le rêve d'être aimé même par une laide,
Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède ;
Cyrano revenant de la Lune Alors moi, j'aime qui ?... Mais cela va de soit !
J'aime -mais c'est forcé !- la plus belle qui soit !

LE BRET
La plus belle ?...

CYRANO
Tout simplement, qui soit au monde !
La plus brillante, la plus fine,
Avec accablement
La plus blonde !

LE BRET
Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?...

Cyrano, de pied en cape! CYRANO
Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
Un piège de nature, une rose muscade
Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !...

LE BRET
Sapristi ! Je comprends. C'est clair !

CYRANO
C'est diaphane.

LE BRET
Magdeleine Robin, ta cousine !

CYRANO
Oui, -Roxane.

LE BRET
Eh bien ! mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !

En duel, toujours le soleil dans le dos! CYRANO
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d'illusions ! -Parbleu,
Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu ;
J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume ;
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L'avril, -je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
Je m'exalte, j'oublie... et j'aperçois soudain
L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !

LE BRET, ému
Mon ami !...

CYRANO
Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
De me sentir si laid, parfois, tout seul...

LE BRET, vivement, lui prenant la main
Tu pleures ?

CYRANO
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
Si le long de ce nez une larme coulait !
Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
Esquisse de Cyrano Savinien-Hercule de Bergerac La divine beauté des larmes se commettre
Avec tant de laideur grossière !... Vois-tu bien,
Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
Une seule, par moi, fut ridiculisée !...