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Un peu de lumière dans le noir...
Oeuvres d'outre-tombe,
lugubres et morbides
Stances et autres
séquences exhumées
Un peu de lumière dans le noir...





Oeuvres d'outre-tombe, lugubres et morbides

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Aller à l'oeuvre choisie ?Remords posthume - Charles Baudelaire
Aller à l'oeuvre choisie ?Epitaphe - Gérard de Nerval
Aller à l'oeuvre choisie ?Madame de Monbazon - Aloysius Bertrand
Aller à l'oeuvre choisie ?"Comme on voit..." - Pierre de Ronsard
Aller à l'oeuvre choisie ?"Cette source de mort..." - Jean-Ogier de Gombaud
Aller à l'oeuvre choisie ?"Songe, songe, mortel..." - Charles de Vion Dalibray
Aller à l'oeuvre choisie ?Elégie XIII - Henri de Latouche
Aller à l'oeuvre choisie ?Le voyage - Charles Baudelaire
Aller à l'oeuvre choisie ?Petit mort pour rire - Tristan Corbière
Aller à l'oeuvre choisie ?La jeune Tarentine - André Chénier
Aller à l'oeuvre choisie ?Pensée des morts - Alphonse de Lamartine
Aller à l'oeuvre choisie ?A Villequier - Victor Hugo
Aller à l'oeuvre choisie ?"Ce n'est pas drôle de mourir..." - Paul-Jean Toulet
Aller à l'oeuvre choisie ?"Il faut laisser maisons..." - Pierre de Ronsard
Aller à l'oeuvre choisie ?Liberté - Charles Cros
Aller à l'oeuvre choisie ?"Vous qui vivez à présent en ce monde..." - Eustache Deschamps
Aller à l'oeuvre choisie ?"Or n'est-il pas fleur..." - Eustache Deschamps
Aller à l'oeuvre choisie ?"Quelque fois les chevaux..." - Jean-Baptiste Chassignet
Aller à l'oeuvre choisie ?"Je plains le temps de ma jeunesse..." - François Villon
Aller à l'oeuvre choisie ?L'Epitaphe Villon - François Villon
Aller à l'oeuvre choisie ?"Je n'ai plus que les os..." - Pierre de Ronsard
Aller à l'oeuvre choisie ?"La servante au grand coeur..." - Charles Baudelaire
Aller à l'oeuvre choisie ?Child Wife - Paul Verlaine
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Aller à l'oeuvre choisie ?El desdischado - Gérard de Nerval
Aller à l'oeuvre choisie ?Spleen - Charles Baudelaire
Aller à l'oeuvre choisie ?Recueillement - Charles Baudelaire
Aller à l'oeuvre choisie ?Ballade des dames du temps jadis - François Villon
Aller à l'oeuvre choisie ?"Las, où est maintenant ce mépris..." - Joachim du Bellay
Aller à l'oeuvre choisie ?"J'aime la liberté..." - Joachim du Bellay
Aller à l'oeuvre choisie ?"Ô tristesse! Ô regrets!..." - Antoine de Bertin
Aller à l'oeuvre choisie ?Plainte - Charles Cros
Aller à l'oeuvre choisie ?"Qu'est-ce pour nous, mon coeur..." - Arthur Rimbaud
Aller à l'oeuvre choisie ?"La solitude absolue..." - François-René de Chateaubriand
Aller à l'oeuvre choisie ?L'isolement - Alphonse de Lamartine
Aller à l'oeuvre choisie ?Les Solitaires - Renée Vivien
Aller à l'oeuvre choisie ?A la Santé - Guillaume Apollinaire
Aller à l'oeuvre choisie ?Le Lac - Alphonse de Lamartine
Aller à l'oeuvre choisie ?"Assieds-toi sur le bord..." - Jean-Baptiste Chassignet






Stances et autres séquences exhumées


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Remords posthume

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d'un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir
Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;

Quand la pierre, opprimant la poitrine peureuse
Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d'où le somme est banni,

Te dira: "Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts ?"
-Et le ver rongera ta peau comme un remords.
Charles Baudelaire


Épitaphe

Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,
Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre,
Un jour il entendit qu'à sa porte on sonnait.

C'était la Mort ! Alors il la pria d'attendre
Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet ;
Et puis sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre
Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.

Il était paresseux, à ce que dit l'histoire,
Il laissait trop sécher l'encre dans l'écritoire.
Il voulait tout savoir mais il n'a rien connu.

Et quand vint le moment où, las de cette vie,
Un soir d'hiver, enfin l'âme lui fut ravie,
Il s'en alla disant : « Pourquoi suis-je venu ? »


Madame de Montbazon

Mme de Montbazon était une fort belle créature qui
mourut d'amour, cela pris à la lettre, l'autre siècle,
pour le chevalier de la Rüe qui ne l'aimait point.


Mémoires de Saint-Simon.


La suivante rangea sur la table un vase de fleurs et les flambeaux de cire, dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de soie bleue au chevet du lit de la malade.
« Crois-tu, Mariette, qu'il viendra ?
- Oh ! dormez, dormez un peu, Madame !
- Oui, je dormirai bientôt pour rêver à lui toute l'éternité. »
On entendit quelqu'un monter l'escalier.
« Ah ! si c'était lui ! » murmura la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux déjà sur les lèvres.
C'était un petit page qui apportait de la part de la reine, à Mme la duchesse, des confitures, des biscuits et des élixirs sur un plateau d'argent.
« Ah ! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défaillante, il ne viendra pas ! Mariette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise pour l'amour de lui ! »
Alors Mme de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile.
Elle était morte d'amour, rendant son âme dans le parfum d'une jacinthe.
Aloysius BERTRAND


Comme on voit sur la branche au mois de Mai la rose
En sa belle jeunesse, en sa première fleur
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'Aube de ses pleurs au point du jour l'arrose :

La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur :
Mais battue ou de pluie, ou d'excessive ardeur,
Languissante elle meurt feuille à feuille déclose :

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.


Cette source de mort, cette homicide peste,
Ce péché, dont l'enfer a le monde infecté,
M'a laissé pour tout être, un bruit d'avoir été,
Et je suis de moi-même une image funeste.

L'Auteur de l'univers, le Monarque céleste
S'était rendu visible en ma seule beauté ;
Ce vieux titre d'honneur qu'autrefois j'ai porté,
Et que je porte encore, est tout ce qui me reste.

Mais c'est fait de ma gloire, et je ne suis plus rien,
Qu'un fantôme qui court après l'ombre d'un bien,
Ou qu'un corps animé du seul vers qui le ronge.

Non, je ne suis plus rien, quand je veux m'éprouver,
Qu'un esprit ténébreux, qui voit tout comme en songe,
Et cherche incessamment ce qu'il ne peut trouver.



Songe, songe, mortel, que tu n'es rien que cendre
Et l'assuré butin d'un funeste cercueil ;
Porte haut tes desseins, porte haut ton orgueil,
Au gouffre du néant il te faudra descendre.

Qu'est enfin un César, et qu'est un Alexandre
Dont les armes ont mis tant de peuples en deuil ?
Ils sont où les grandeurs doivent toutes se rendre
Et toutes se briser comme sur un écueil.

Que ces exemples donc ton esprit humilient,
Et que tes vanités sous de tels rois se plient ;
Ils furent dans leur temps plus que tu n'es au tien.

Cependant il n'en reste, après tant de merveilles
Qui furent des humains la perte et le soutien,
Qu'un peu de poudre au vent et de bruit aux oreilles.



Oh ! dites-moi, qu'est-elle devenue ?

Dort-elle encor dans la paix des tombeaux,
Ou compagne des vents et de l'errante nue,
Voit-elle un autre ciel et des astres plus beaux ?
Quand le printemps en fleurs a couronné ces arbres,
Les chants du rossignol hâtent-ils son réveil ?
Son sein gémirait-il pressé du poids des marbres,
L'écho du vieux torrent trouble-t-il son sommeil ?
Et quand Novembre, au cyprès solitaire,
Suspend la neige et nous glace d'effroi ;
Lorsque la pluie a pénétré la terre,
Sous son linceul se dit-elle : « J'ai froid ! »

Non ! Sa vie est encore errante en mille atomes.
Objet de mes chastes serments

Tu n'as point revêtu la robe des fantômes,
Et tes restes encor me sont doux et charmants.

Vagues parfums, vous êtes son haleine ;

Balancements des flots, ses doux gémissements ;
Dans la vapeur qui borde la fontaine
J'ai vu blanchir ses légers vêtements.
Oh ! dites-moi ! quand sur l'herbe fleurie
Glissent le soir les brises du printemps,

N'est-ce pas un accent de sa voix si chérie ?
N'est-ce pas dans les bois ses soupirs que j'entends ?


Le Voyage

À Maxime Du Camp.

I


Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là, dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !


II


Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l'oeil ! »
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
« Amour... gloire... bonheur ! » Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.


III


Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?


IV

« Nous avons vu des astres

Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus beaux paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

- La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? - Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »


V


Et puis, et puis encore ?


VI

« Ô cerveaux enfantins !


Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusque en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
"Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis !"

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense !
- Tel est du globe entier l'éternel bulletin. »


VII


Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin ! »

À l'accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
« Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Électre ! »
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII


Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !




Va vite, léger peigneur de comètes !
Les herbes au vent seront tes cheveux ;
De ton oeil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes...

Les fleurs de tombeau qu'on nomme Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux...
Et les myosotis, ces fleurs d'oubliettes...

Ne fais pas le lourd : cercueils de poètes
Pour les croque-morts sont de simples jeux,
Boîtes à violon qui sonnent le creux...
Ils te croiront mort - Les bourgeois sont bêtes -
Va vite, léger peigneur de comètes !
Tristan CORBIÈRE




Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez.
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine.
Là l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a pour cette journée
Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée
Et l'or dont au festin ses bras seraient parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L'enveloppe. Étonnée, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine.
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de la cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
L'élèvent au-dessus des demeures humides,
Le portent au rivage, et dans ce monument
L'ont, au cap du Zéphir, déposé mollement.
Puis de loin à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent : « hélas ! » autour de son cercueil.
Hélas ! chez ton amant tu n'es point ramenée.
Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée.
L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds.
Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.




Voilà les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève
Et gémit dans le vallon,
Voilà l'errante hirondelle
Qui rase du bout de l'aile
L'eau dormante des marais,
Voilà l'enfant des !
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forêts.

L'onde n'a plus le murmure
Dont elle enchantait les bois ;
Sous des rameaux sans verdure
Les oiseaux n'ont plus de voix ;
Le soir est près de l'aurore,
L'astre à peine vient d'éclore
Qu'il va terminer son tour,
Il jette par intervalle
Une heure de clarté pâle
Qu'on appelle encore un jour.

L'aube n'a plus de zéphire
Sous ses nuages dorés,
La pourpre du soir expire
Sur les flots décolorés,
La mer solitaire et vide
N'est plus qu'un désert aride
Où l'oeil cherche en vain l'esquif,
Et sur la grève plus sourde
La vague orageuse et lourde
N'a qu'un murmure plaintif.

La brebis sur les collines
Ne trouve plus le gazon,
Son agneau laisse aux épines
Les débris de sa toison,
La flûte aux accords champêtres
Ne réjouit plus les hêtres
Des airs de joie ou d'amour,
Toute herbe aux champs est glanée :
Ainsi finit une année,
Ainsi finissent nos jours !

C'est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents ;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants :
Ils tombent alors par mille,
Comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs,
Lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes
À l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière
Vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu'à la lumière
Dieu n'a pas laissé mûrir !
Quoique jeune sur la terre,
Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison,
Et quand je dis en moi-même :
Où sont ceux que ton coeur aime ?
Je regarde le gazon.

Leur tombe est sur la colline,
Mon pied la sait ; la voilà !
Mais leur essence divine,
Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?
Jusqu'à l'indien rivage
Le ramier porte un message
Qu'il rapporte à nos climats ;
La voile passe et repasse,
Mais de son étroit espace
Leur âme ne revient pas.

Ah ! quand les vents de l'automne
Sifflent dans les rameaux morts,
Quand le brin d'herbe frissonne,
Quand le pin rend ses accords,
Quand la cloche des ténèbres
Balance ses glas funèbres,
La nuit, à travers les bois,
À chaque vent qui s'élève,
À chaque flot sur la grève,
Je dis : N'es-tu pas leur voix ?

Du moins si leur voix si pure
Est trop vague pour nos sens,
Leur âme en secret murmure
De plus intimes accents ;
Au fond des coeurs qui sommeillent,
Leurs souvenirs qui s'éveillent
Se pressent de tous côtés,
Comme d'arides feuillages
Que rapportent les orages
Au tronc qui les a portés !

C'est une mère ravie
À ses enfants dispersés,
Qui leur tend de l'autre vie
Ces bras qui les ont bercés ;
Des baisers sont sur sa bouche,
Sur ce sein qui fut leur couche
Son coeur les rappelle à soi ;
Des pleurs voilent son sourire,
Et son regard semble dire :
Vous aime-t-on comme moi ?

C'est une jeune fiancée
Qui, le front ceint du bandeau,
N'emporta qu'une pensée
De sa jeunesse au tombeau ;
Triste, hélas ! dans le ciel même,
Pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas,
Et lui dit : Ma tombe est verte !
Sur cette terre déserte
Qu'attends-tu ? Je n'y suis pas !

C'est un ami de l'enfance,
Qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence
Pour appuyer notre coeur ;
Il n'est plus ; notre âme est veuve,
Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié :
Ami, si ton âme est pleine,
De ta joie ou de ta peine
Qui portera la moitié ?

C'est l'ombre pâle d'un père
Qui mourut en nous nommant ;
C'est une soeur, c'est un frère,
Qui nous devance un moment ;
Sous notre heureuse demeure,
Avec celui qui les pleure,
Hélas ! ils dormaient hier !
Et notre coeur doute encore,
Que le ver déjà dévore
Cette chair de notre chair !

L'enfant dont la mort cruelle
Vient de vider le berceau,
Qui tomba de la mamelle
Au lit glacé du tombeau ;
Tout ceux enfin dont la vie
Un jour ou l'autre ravie,
Emporte une part de nous,
Murmurent sous la poussière :
Vous qui voyez la lumière,
Vous souvenez-vous de nous ?

[...]

Ils furent ce que nous sommes,
Poussière, jouet du vent !
Fragiles comme des hommes,
Faibles comme le néant !
Si leurs pieds souvent glissèrent,
Si leurs lèvres transgressèrent
Quelque lettre de ta loi,
Ô Père ! ô Juge suprême !
Ah ! ne les vois pas eux-même,
Ne regarde en eux que toi !

[...]


À Villequier


Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure
Je sors, pâle et vainqueur,
Et que je sens la paix de la grande nature
Qui m'entre dans le coeur ;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
Ému par ce superbe et tranquille horizon,
Examiner en moi les vérités profondes
Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j'ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
Elle dort pour jamais ;

Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles,
Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
Je reprends ma raison devant l'immensité ;

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
Je vous porte, apaisé,
Les morceaux de ce coeur tout plein de votre gloire
Que vous avez brisé ;

Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent ;

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
Ouvre le firmament ;
Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme
Est le commencement ;

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
Possédez l'infini, le réel, l'absolu ;
Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste
Que mon coeur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu !

Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive
Par votre volonté.
L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive,
Roule à l'éternité.

Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses ;
L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant.
L'homme subit le joug sans connaître les causes.
Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant.

Vous faites revenir toujours la solitude
Autour de tous ses pas.
Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude
Ni la joie ici-bas !

Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire.
Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire :
C'est ici ma maison, mon champ et mes amours !

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
Il vieillit sans soutiens.
Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ;
J'en conviens, j'en conviens !

Le monde est sombre, ô Dieu ! l'immuable harmonie
Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie,
Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.

Je sais que vous avez bien autre chose à faire
Que de nous plaindre tous,
Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, à vous !

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
Que la création est une immense roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un ;

Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
Passent sous le ciel bleu ;
Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent ;
Je le sais, ô mon Dieu !

De vos cieux, au-delà de la sphère des nues,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues
Où la douleur de l'homme entre comme élément.

Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
Que des êtres charmants
S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre
Des noirs événements.

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit.
Vous ne pouvez avoir de subites clémences
Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !

Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,
Et de considérer
Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme
Je viens vous adorer !

Considérez encor que j'avais, dès l'aurore,
Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore,
Éclairant toute chose avec votre clarté ;

Que j'avais, affrontant la haine et la colère,
Fait ma tâche ici-bas,
Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire,
Que je ne pouvais pas

Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie,
Vous appesantiriez votre bras triomphant,
Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie,
Vous me reprendriez si vite mon enfant !

Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
Que j'ai pu blasphémer,
Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
Une pierre à la mer !

Considérez qu'on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,
Que l'oeil qui pleure trop finit par s'aveugler.
Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,

Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre
Dans les afflictions,
Ait présente à l'esprit la sérénité sombre
Des constellations !

Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère,
Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
Je me sens éclairé dans ma douleur amère
Par un meilleur regard jeté sur l'univers.

Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire,
S'il ose murmurer ;
Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,
Mais laissez-moi pleurer !

Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
Le soir, quand tout se tait,
Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
Cet ange m'écoutait !

Hélas ! vers le passé tournant un oeil d'envie,
Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,
Je regarde toujours ce moment de ma vie
Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler !

Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure,
L'instant, pleurs superflus !
Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure,
Quoi donc ! je ne l'ai plus !

Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
Et mon coeur est soumis, mais n'est pas résigné.


Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
Mortels sujets aux pleurs,
Il nous est malaisé de retirer notre âme
De ces grandes douleurs.

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
Petit être joyeux,
Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée
Une porte des cieux ;

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
Croître la grâce aimable et la douce raison,
Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime
Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,

Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu'on rêva,
Considérez que c'est une chose bien triste
De le voir qui s'en va !
Villequier, 4 septembre 1847.




Ce n'est pas drôle de mourir
Et d'aimer tant de choses :
La nuit bleue et les matins roses,
Les fruits lents à mûrir.

Ni que tourne en fumée
Mainte chose jadis aimée,
Tant de sources tarir...

Ô France, et vous Île de France,
Fleurs de pourpre, fruits d'or, L'été lorsque tout dort,
Pas légers dans le corridor.

Le Gave où l'on allait nager
Enfants sous l'arche fraîche
Et le verger rose de pêches...


Il faut laisser maisons et vergers et jardins,
Vaisselles et vaisseaux que l'artisan burine,
Et chanter son obsèque en la façon du Cygne,
Qui chante son trépas sur les bords Méandrins.

C'est fait, j'ai dévidé le cour de mes destins,
J'ai vécu, j'ai rendu mon nom assez insigne :
Ma plume vole au Ciel pour être quelque signe
Loin des appas mondains qui trompent les plus fins.

Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne
En rien comme il était, plus heureux qui séjourne,
D'homme fait nouvel Ange, auprès de Jésus-Christ,

Laissant pourrir çà-bas sa dépouille de boue,
Dont le sort, la fortune, et le destin se joue,
Franc des liens du corps, pour n'être qu'un esprit !
Pierre de RONSARD


Liberté


Le vent impur des étables
Vient d'Ouest, d'Est, du Sud, du Nord.
On ne s'assied plus aux tables
Des heureux, puisqu'on est mort.

Les princesses aux beaux râbles
Offrent leurs plus doux trésors.
Mais on s'en va dans les sables
Oublié, méprisé, fort.

On peut regarder la lune
Tranquille dans le ciel noir.
Et quelle morale ?... aucune.

Je me console à vous voir,
À vous étreindre ce soir
Amie éclatante et brune.
Charles CROS


Vous qui vivez à présent en ce monde
Et qui vivez souverains en vertu,
Vous est-il point de la mort souvenu ?
Vos pères sont en la fosse parfonde
Mangés des vers, sans lance et sans écu,
Vous qui vivez à présent en ce monde
Et qui régnez souverains en vertu.

Avisez-y et menez vie ronde,
Car en vivant serez froid et chanu,
Car en la fin mourrez dolent et nu.
Vous qui vivez à présent en ce monde
Et qui régnez souverains en vertu
Vous est-il point de la mort souvenu ?


Or n'est-il fleur, odeur ni violette,
Arbre, églantier, tant ait douceur en lui,
Beauté, bonté, ni chose tant parfaite,
Homme, femme, tant soit blanc ni poli,
Crépé ni blond, fort, appert ni joli,
Sage ni fou, que Nature ait formé,
Qui à son temps ne soit vieil et usé,
Et que la mort à sa fin ne le chasse,
Et si vieil est, qu'il ne soit diffamé :
Vieillesse est fin et jeunesse est en grâce.

La fleur en mai et son odeur délecte
Aux odorants, non pas jour et demi ;
En un moment vient le vent qui la guette ;
Cheoir la fait ou la coupe par mi.
Arbres et gens passent leur temps ainsi :
Riens estable n'a Nature ordonné,
Tout doit mourir ce qui a été né ;
Un pauvre accès de fièvre l'homme efface,
Ou âge vieil, qui est déterminé :
Vieillesse est fin et jeunesse est en grâce.

Pourquoi fait donc dame ni pucelette
Si grand danger de s'amour à ami,
Qui séchera sous le pied comm' l'herbette ?
C'est grand foleur. Que n'avons-nous merci
L'un de l'autre ? Quand tout sera pourri,
Ceux qui n'aiment et ceux qui ont aimé,
Les refusants seront chétifs clamé,
Et les donnants auront vermeille face,
Et si seront au monde renommé :
Vieillesse est fin et jeunesse est en grâce.

Prince, chacun doit en son jeune aé
Prendre le temps qui lui est destiné.
En l'âge vieil tout le contraire fasse :
Ainsi aura les deux temps en cherté.
Ne fasse nul de s'amour grand fierté :
Vieillesse est fin et jeunesse est en grâce.



Quelquefois les chevaux vont caparaçonnés
De drap d'or et d'argent, richesse inestimable ;
Toutefois, arrivés en la fumante étable,
On leur ôte l'habit duquel ils sont ornés.

Et ne leur reste rien sur les dos étonnés
Que lasseté, sueur et plaie dommageable
Dont l'éperon, la course et le faix les accable,
Défaillant sous les bonds en courbettes tournés :

Ainsi marche le prince accompagné sur terre ;
Puis quand le trait subit de la Parque l'enferre,
Tous ses honneurs lui sont incontinent ôtés ;

Car de tant de ressorts et provinces sujettes
Les rois n'emportent rien sous les tombes muettes
Que les forfaits commis en leurs principautés.



Je plains le temps de ma jeunesse,
Auquel j'ai plus qu'autre gallé
Jusqu'à l'entrée de vieillesse,
Qui son partement m'a celé.
Il ne s'en est à pied allé,
N'à cheval ; hélas ! comment donc ?
Soudainement s'en est volé,
Et ne m'a laissé quelque don.

Allé s'en est, et je demeure
Pauvre de sens et de savoir,
Triste, failli, plus noir que meure,
Qui n'ai ni cens, rente, n'avoir ;
Des miens le moindre, je dis voir,
De me désavouer s'avance,
Oubliant naturel devoir,
Par faute d'un peu de chevance.

Si ne crains avoir dépendu
Par friander ni par lécher ;
Par trop aimer n'ai rien vendu
Qu'amis me puissent reprocher,
Au moins qui leur coûte moult cher.
Je le dis et ne crois médire ;
De ce me puis-je revencher :
Qui n'a méfait ne le doit dire.

Bien est verté que j'ai aimé
Et aimeraie volontiers ;
Mais triste coeur, ventre affamé
Qui n'est rassasié au tiers
M'ôte des amoureux sentiers.
Au fort, quelqu'un s'en récompense
Qui est rempli sur les chantiers !
Car la danse vient de la panse.

Hé ! Dieu, si j'eusse étudié
Au temps de ma jeunesse folle
Et à bonnes meurs dédié,
J'eusse maison et couche molle !
Mais quoi ? Je fuyaie l'école,
Comme fait le mauvais enfant.
En écrivant cette parole,
À peu que le coeur ne me fend.

Le dit du sage trop lui fis
Favorable (bien en puis mais !)
Qui dit : « Éjouis-toi, mon fils,
En ton adolescence » ; mais
Ailleurs sert bien d'un autre mes,
Car « Jeunesse et adolescence »
C'est son parler, ni moins ni mais,
« Ne sont qu'abus et ignorance. »

Mes jours s'en sont allés errant
Comme, dit Job, d'une touaille
Font les filets, quand tisserand
En son poing tient ardente paille :
Lors s'il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Si ne crains plus que rien m'assaille,
Car à la mort tout s'assouvit.

Où sont les gracieux galants
Que je suivais au temps jadis,
Si bien chantants, si bien parlants,
Si plaisants en faits et en dits ?
Les aucuns sont morts et raidis,
D'eux n'est-il plus rien maintenant :
Repos aient en Paradis,
Et Dieu sauve le remenant !

Et les autres sont devenus,
Dieu merci ! grands seigneurs et maîtres ;
Les autres mendient tous nus
Et pains ne voient qu'aux fenêtres ;
Les autres sont entrés en cloîtres
De Célestins et de Chartreux,
Bottés, houssés, comm' pêcheurs d'huitres.
Voyez l'état divers d'entre eux.

Aux grands maîtres Dieu doit bien faire,
Vivants en paix et en recoi ;
En eux il n'y a que refaire,
Et s'en fait bon taire tout coi.
Mais aux pauvres qui n'ont de quoi,
Comme moi, Dieu donne patience !
Aux autres ne faut qui ni quoi,
Car assez ont pain et pitance.

Bons vins ont, souvent embrochés,
Sauces, brouets, et gros poissons,
Tartes, flans, oeufs frits et pochés,
Perdus et en toutes façons.
Pas ne ressemblent les maçons,
Que servir faut à si grand peine :
Ils ne veulent nuls échansons,
De soi verser chacun se peine.

En cet incident me suis mis
Qui de rien ne sert à mon fait ;
Je ne suis juge, ni commis
Pour punir n'absoudre méfait :
De tous suis le plus imparfait,
Loué soit le doux Jésus Christ !
Que par moi leur soit satisfait !
Ce que j'ai écrit est écrit.

Laissons le moutier où il est ;
Parlons de chose plus plaisante :
Cette matière à tous ne plaît,
Ennuyeuse est et déplaisante.
Pauvreté, chagrine, dolente,
Toujours, dépiteuse et rebelle,
Dit quelque parole cuisante ;
S'elle n'ose, si la pense elle.

Pauvre je suis de ma jeunesse,
De pauvre et de petite extrace ;
Mon père n'eut onc grand richesse,
Ni son aïeul nommé Horace ;
Pauvreté tous nous suit et trace.
Sur les tombeaux de mes ancêtres,
Les âmes desquels Dieu embrasse !
On n'y voit couronnes ni sceptres.

De pauvreté me guermantant,
Souventes fois me dit le coeur :
« Homme, ne te doulouse tant
Et ne démène tel douleur :
Si tu n'as tant qu'eut Jacques Coeur,
Mieux vaux vivre sous gros bureau
Pauvre, qu'avoir été seigneur
Et pourrir sous riche tombeau. »

Qu'avoir été seigneur ! ... Que dis ?
Seigneur, las ! et ne l'est-il mais ?
Selon les davitiques dits
Son lieu ne connaîtras jamais.
Quant du surplus, je m'en démets :
Il n'appartient à moi pécheur ;
Aux théologiens le remets,
Car c'est office de prêcheur.

Si ne suis, bien le considère,
Fils d'ange portant diadème
D'étoile ni d'autre sidère.
Mon père est mort, Dieu en ait l'âme !
Quant est du corps, il gît sous lame.
J'entends que ma mère mourra,
Et le sait bien, la pauvre femme,
Et le fils pas ne demourra.

Je connais que pauvres et riches,
Sages et fous, prêtres et lais,
Nobles, vilains, larges et chiches,
Petits et grands, et beaux et laids,
Dames à rebrasser collets,
De quelconque condition,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.

Et meure Pâris ou Hélène,
Quiconque meurt, meurt à douleur
Telle qu'il perd vent et haleine ;
Son fiel se crève sur son coeur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur !
Et n'est qui de ses maux l'allège :
Car enfant n'a, frère ni soeur,
Qui lors voulsist être son plège.

La mort le fait frémir, pâlir,
Le nez courber, les veines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes et nerfs croître et étendre.
Corps féminin, qui tant est tendre,
Poli, souef, si précieux,
Te faudra il ces maux attendre ?
Oui, ou tout vif aller aux cieux.

[...]


L'épitaphe Villon


Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Si frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
À lui n'ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !



Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m'a trompé ;
Adieu, plaisant Soleil, mon oeil est étoupé,
Mon corps s'en va descendre où tout se désassemble.

Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant le face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,
Je m'en vais le premier vous préparer la place.


La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
À dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?


Child Wife


Vous n'avez rien compris à ma simplicité,
Rien, ô ma pauvre enfant !
Et c'est avec un front éventé, dépité
Que vous fuyez devant.

Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur,
Pauvre cher bleu miroir
Ont pris un ton de fiel, ô lamentable soeur,
Qui nous font mal à voir.

Et vous gesticulez avec vos petits bras
Comme un héros méchant,
En poussant d'aigres cris poitrinaires, hélas !
Vous qui n'étiez que chant !

Car vous avez eu peur de l'orage et du coeur
Qui grondait et sifflait,
Et vous bêlâtes vers votre mère - ô douleur ! -
Comme un triste agnelet.

Et vous n'aurez pas su la lumière et l'honneur
D'un amour brave et fort,
Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur,
Jeune jusqu'à la mort !
Londres, 2 avril 1873.



En la forêt d'Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m'advint qu'à part moi cheminais,
Si rencontrai l'Amoureuse Déesse
Qui m'appela, demandant où j'allais.
Je répondis que, par Fortune, étais
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu'à bon droit appeler me pouvait
L'homme égaré qui ne sait où il va.

En souriant, par sa très grande humblesse,
Me répondit : « Ami, si je savais
Pourquoi tu es mis en cette détresse,
À mon pouvoir volontiers t'aiderais ;
Car, jà piéça, je mis ton coeur en voie
De tout plaisir, ne sais qui l'en ôta ;
Or me déplaît qu'à présent je te vois
L'homme égaré qui ne sait où il va. »

- Hélas ! dis-je, souveraine Princesse,
Mon fait savez, pourquoi le vous dirais ?
C'est par la Mort qui fait à tous rudesse,
Qui m'a tollu celle que tant aimais,
En qui était tout l'espoir que j'avais,
Qui me guidait, si bien m'accompagna
En son vivant, que point ne me trouvais
L'homme égaré qui ne sait où il va.

« Aveugle suis, ne sais où aller dois ;
De mon bâton, afin que ne fourvoie,
Je vais tâtant mon chemin çà et là ;
C'est grand pitié qu'il convient que je soie
L'homme égaré qui ne sait où il va ! »



Au bord tristement doux des eaux, je me retire,
Et vois couler ensemble, et les eaux, et mes jours,
Je m'y vois sec, et pâle, et si j'aime toujours
Leur rêveuse mollesse où ma peine se mire.

Au plus secret des bois je conte mon martyre,
Je pleure mon martyre en chantant mes amours,
Et si j'aime les bois et les bois les plus sourds,
Quand j'ai jeté mes cris, me les viennent redire.

Dame dont les beautés me possèdent si fort,
Qu'étant absent de vous je n'aime que la mort,
Les eaux en votre absence, et les bois me consolent.

Je vois dedans les eaux, j'entends dedans les bois,
L'image de mon teint, et celle de ma voix,
Toutes peintes de morts qui nagent, et qui volent.


Sol natal


Il sera fait ainsi qu'Henry me le demande,
Dans sa tristesse écrite à sa soeur la Flamande.

Il lui sera donné cette part de mon coeur,
Où la pensée intime est toute retirée,
Toute grave, et contente, et de bruit délivrée,
Pour s'y réfugier comme en un coin rêveur ;
Afin que s'il n'a pas auprès de lui sa mère,
Pour l'aider à porter quelque surprise amère,
Étonné de ce monde et déjà moins content,
Il ne dise jamais : « Personne ne m'entend ! »

N'est-il pas de ces jours où l'on ne sait que croire ;
Où tout se lève amer au fond de la mémoire ;
Où tout fait remonter les limons amassés,
Sous la surface unie où nos ans sont passés ?

Mémoire ! étang profond couvert de fleurs légères
Lac aux poissons dormeurs tapis dans les fougères,
Quand la pitié du temps, quand son pied calme et sûr,
Enfoncent le passé dans ton flot teint d'azur,
Mémoire ! au moindre éclair, au moindre goût d'orage,
Tu montres tes secrets, tes débris, tes naufrages,
Et sur ton voile ouvert les souffles les plus frais,
Ne font longtemps trembler que larmes et cyprès !
Lui ! s'il a de ces jours qui font pencher la vie,
Dont la mienne est partout devancée ou suivie,
S'il achète si cher le secret des couleurs,
Qui le proclament peintre et font jaillir les pleurs ;
Si tu caches déjà ses lambeaux d'espérance,
L'illusion trahie et morte de souffrance,
Qu'il ne soulève plus que la pâleur au front,
Dans le flot le plus sombre engloutis cet affront :
Qu'il vienne alors frapper à mon coeur solitaire,
Où l'écho du pays n'a jamais pu se taire ;
Qu'il y laisse tomber un mot du sol natal,
Pareil à l'eau du ciel sur une herbe flétrie,
Qui dans l'oeil presque mort ranime la patrie,
Et mon coeur bondira comme un vivant métal !
Sur ma veille déjà son âme s'est penchée,
Et de cette âme en fleur les ailes m'ont touchée,
Et dans son jeune livre où l'on entend son coeur,
J'ai vu qu'il me disait : « Je vous parle, ma soeur ! »

Là, comme on voit dans l'eau, d'ombre et de ciel couverte,
Frissonner les vallons et les arbres mouvants,
Qui dansent avec elle au rire frais des vents,
J'ai regardé passer de notre Flandre verte,
Les doux tableaux d'église aux montantes odeurs,
Et de nos hauts remparts les calmes profondeurs ;
Car le livre est limpide et j'y suis descendue,
Comme dans une fête où j'étais attendue,
Où toutes les clartés du maternel séjour,
Ont inondé mes yeux, tant la page est à jour !
Puis, sur nos soirs en fleurs j'ai revu nos colombes,
Transfuges envolés d'un paradis perdu,
Redemandant leur ciel dans un pleur assidu ;
Puis, les petits enfants qui sautent sur les tombes,
Aux lugubres arpents bordés d'humbles maisons,
D'où l'on entend bruire et germer les moissons ;
Ils vont, les beaux enfants ! dans ces clos sans concierge,
Ainsi que d'arbre en arbre un doux fil de la vierge,
Va, dans les jours d'été s'allongeant au soleil,
Ils vont, comme attachant la vie à ce sommeil,
Que le bruit ne rompt pas, frère ! où l'oreille éteinte,
N'entend plus ni l'enfant ni la cloche qui tinte ;
Où j'allais, comme vont ces âmes sans remords,
Respirer en jouant les parfums de la mort ;
Sans penser que jamais père, mère, famille,
La blonde soeur d'école, ange ! ou fluide fille,
Feraient un jour hausser la terre tout en croix,
Et deviendraient ces monts immobiles et froids !
Ah ! j'ai peur de crier, quand je m'entends moi-même,
Parler ainsi des morts qui me manquent ! que j'aime !
Que je veux ! que j'atteins avec mon souvenir,
Pour regarder en eux ce qu'il faut devenir !

Quand ma mémoire monte où j'ai peine à la suivre,
On dirait que je vis en attendant de vivre ;
Je crois toujours tomber hors des bras paternels
Et ne sais où nouer mes liens éternels !

...

Ainsi, venez ! et comme en un pèlerinage,
On pressent le calvaire aux croix du voisinage,
Venez où je reprends haleine quelquefois,
Où Dieu, par tant de pleurs daigne épurer ma voix.
Apportez-y la vôtre afin que j'y réponde ;
La mienne est sans écho pour la redire au monde :
Je ne suis pas du monde et mes enfants joyeux,
N'ont encor bien compris que les mots de leurs jeux.
Le temps leur apprendra ceux où vibrent les larmes ;
Moi, de leurs fronts sans plis j'écarte les alarmes,
Comme on chasse l'insecte aux belles fleurs d'été,
Qui menace de loin leur tendre velouté.
Oh ! qu'il me fût donné de prolonger leur âge,
Alors qu'avec amour ils ouvrent mes cheveux,
Pour contempler longtemps jusqu'au fond de mes yeux,
Non mes troubles celés, mais leur limpide image ;
Toujours ravis que Dieu leur ait fait un miroir,
Dans ce sombre cristal qui voit et laisse voir !
Mais, je n'éclaire pas leurs limbes que j'adore,
Je me nourris à part de maternels tourments ;
Leurs dents, leurs jeunes dents sont trop faibles encore,
N'est-ce pas, pour broyer ces amers aliments !
Ils vous adopteront si vous chercher leur père,
Ce maître sans rigueur de mon humble maison,
Dont les jeunes chagrins ont mûri la raison ;
Et moi, lierre qui tremble à son toit solitaire !

Dans cette ville étrange où j'arrive toujours ;
Dans ce bazar sanglant où s'entrouvrent leurs jours,
Où la maison bourdonne et vit sans nous connaître,
Ils ont fait un jardin sous la haute fenêtre ;
Et nous avons par jour un rayon de soleil,
Qui fait l'enfant robuste et le jardin vermeil !
Marceline DESBORDES-VALMORE




Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans le nuit du Tombeau, Toi qui m'a consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phoebus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la Syrène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.


Spleen


Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très-vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son être extirper l'élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.




Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.


Ballade des dames du temps jadis


Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ni Thais,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sus étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine.
Mais où sont les neiges d'antan ?

Où est la très sage Hélois,
Pour qui châtré fut et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint Denis ?
Pour son amour eut cette essoyne.
Semblablement où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

La reine Blanche comme lys
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietris, Alis,
Haremburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu'Anglais brulèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souv'raine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Prince, n'enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Qu'à ce refrain ne vous ramène :
Mais où sont les neiges d'antan ?


Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce coeur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l'immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs qu'au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu'en liberté
Dessus le vert tapis d'un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?

Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon coeur, qui soulait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m'ennuient.

De la postérité je n'ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l'ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s'enfuient.


J'aime la liberté, et languis en service,
Je n'aime point la Cour, et me faut courtiser,
Je n'aime la feintise, et me faut déguiser,
J'aime simplicité, et n'apprends que malice.

Je n'adore les biens, et sers à l'avarice,
Je n'aime les honneurs, et me les faut priser,
Je veux garder ma foi, et me la faut briser,
Je cherche la vertu, et ne trouve que vice.

Je cherche le repos, et trouver ne le puis,
J'embrasse le plaisir, et n'éprouve qu'ennuis,
Je n'aime à discourir, en raison je me fonde,

J'ai le corps maladif, et me faut voyager,
Je suis né pour la Muse, on me fait ménager,
Ne suis-je pas (Morel) le plus chétif du monde ?


Ô tristesse ! ô regrets ! ô jours de mon enfance,
Hélas ! un sort plus doux m'était alors promis.
Né dans ces beaux climats et sous les cieux amis
Qu'au sein des mers de l'Inde embrase le tropique,
Élevé dans l'orgueil du luxe asiatique,
La pourpre, le satin, ces cotons précieux
Que lave aux bords du Gange un peuple industrieux,
Cet émail si brillant que la Chine colore,
Ces tapis dont la Perse est plus jalouse encore,
Sous mes pieds étendus, insultés dans mes jeux,
De leur richesse à peine avaient frappé mes yeux.
Je croissais, jeune roi de ces rives fécondes ;
Le roseau savoureux, fragile amant des ondes,
Le manguier parfumé, le dattier nourrissant,
L'arbre heureux où mûrit le café rougissant,
Des cocotiers enfin la race antique et fière,
Montrant au-dessus d'eux sa tête tout entière,
Comme autant de sujets attentifs à mes goûts,
Me portaient à l'envi les tributs les plus doux.
Pour moi d'épais troupeaux blanchissaient les campagnes,
Mille chevreaux erraient suspendus aux montagnes ;
Et l'océan, au loin se perdant sous les cieux,
Semblait offrir encor, pour amuser mes yeux,
Dans leur cours différent cent barques passagères
Qu'emportaient ou la rame ou les voiles légères.
Que fallait-il de plus ? Dociles à ma voix,
Cent esclaves choisis entouraient ma jeunesse ;
Et mon père, éprouvé par trente ans de sagesse,
Au créole orgueilleux dictant de justes lois,
Chargé de maintenir l'autorité des rois,
Semblait dans ces beaux lieux égaler leur richesse.
Tout s'est évanoui. Trésors, gloire, splendeur,
Tout a fui, tel qu'un songe à l'aspect de l'aurore,
Ou qu'un brouillard léger qui dans l'air s'évapore.
À cet éclat d'un jour succède un long malheur.




Vrai sauvage égaré dans la ville de pierre,
À la clarté du gaz je végète et je meurs.
Mais vous vous y plaisez, et vos regards charmeurs
M'attirent à la mort, parisienne fière.

Je rêve de passer ma vie en quelque coin
Sous les bois verts ou sur les monts aromatiques,
En Orient, ou bien près du pôle, très loin,
Loin des journaux, de la cohue et des boutiques.

Mais vous aimez la foule et les éclats de voix,
Le bal de l'Opéra, le gaz et la réclame.
Moi, j'oublie, à vous voir, les rochers et les bois,
Je me tue à vouloir me civiliser l'âme.

Je m'ennuie à vous le dire si souvent :
Je mourrai, papillon brûlé, si cela dure...
Vous feriez bien pourtant, vos cheveux noirs au vent,
En clair peignoir ruché, sur un fond de verdure.


Qu'est-ce pour nous, mon coeur, que les nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout enfer renversant
Tout ordre ; et l'Aquilon encor sur les débris ;

Et toute vengeance ? Rien ! ... - Mais si, toute encor,
Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats :
Périssez ! Puissance, justice, histoire : à bas !
Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d'or !

Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
Mon esprit ! Tournons dans la morsure : Ah ! passez,
Républiques de ce monde ! Des empereurs,
Des régiments, des colons, des peuples, assez !

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
À nous, romanesques amis : ça va nous plaire.
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
Notre marche vengeresse a tout occupé,
Cités et campagnes ! - Nous serons écrasés !
Les volcans sauterons ! Et l'Océan frappé...

Oh ! mes amis ! - Mon coeur, c'est sûr, ils sont des frères :
Noirs inconnus, si nous allions ! Allons ! allons !
Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

Ce n'est rien : j'y suis ; j'y suis toujours.


« La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon coeur, comme des ruisseaux d'une lave ardente ; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future ; je l'embrassais dans les vents ; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve ; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers. « Toutefois cet état de calme et de trouble, d'indigence et de richesse, n'était pas sans quelques charmes : un jour je m'étais amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite, ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes, à chaque accident qui menaçait les débris de mon rameau. Ô faiblesse des mortels ! Ô enfance du coeur humain qui ne vieillit jamais ! Voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre ! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule. « Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives, que j'éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un coeur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre. « L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays, le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre coeur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs. « Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards ; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait ; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur ; mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton coeur demande. » « Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon coeur. [...]


L'isolement


Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon,
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs,
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports,
Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante :
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m'attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire,
Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi !
Sur la terre d'exil pourquoi restè-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !


Les Solitaires


Ceux-là dont les manteaux ont des plis de linceuls
Goûtent la volupté divine d'être seuls.

Leur sagesse a pitié de l'ivresse des couples,
De l'étreinte des mains, des pas aux rythmes souples.

Ceux dont le front se cache en l'ombre des linceuls
Savent la volupté divine d'être seuls.

Ils contemplent l'aurore et l'aspect de la vie
Sans horreur, et plus d'un qui les plaint les envie.

Ceux qui cherchent la paix du soir et des linceuls
Connaissent la terrible ivresse d'être seuls.

Ce sont les bien-aimés du soir et du mystère.
Ils écoutent germer les roses sous la terre

Et perçoivent l'écho des couleurs, le reflet
Des sons... Leur atmosphère est d'un gris violet.

Ils goûtent la saveur du vent et des ténèbres,
Et leurs yeux sont plus beaux que des torches funèbres.


À la Santé


I

Avant d'entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu'es-tu devenu

Le Lazare entrant dans la tombe
Au lieu d'en sortir comme il fit
Adieu adieu chantante ronde
Ô mes années ô jeunes filles

III

Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Tournons tournons tournons toujours
Le ciel est bleu comme une chaîne
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène

Dans la cellule d'à côté
On y fait couler la fontaine
Avec les clefs qu'il fait tinter
Que le geôlier aille et revienne
Dans la cellule d'à côté
On y fait couler la fontaine

V

Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement

Tu pleureras l'heure où tu pleures
Qui passera trop vitement
Comme passent toutes les heures

VI

J'écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu'un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison

Le jour s'en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule
Belle clarté Chère raison

Septembre 1911.


Le lac


Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos,
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent ;
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : « Sois plus lente » ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?
Hé quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus ?

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux !

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés !

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit et l'on respire,
Tout dise : « Ils ont aimé ! »


Assieds-toi sur le bord d'une ondante rivière :
Tu la verras fluer d'un perpétuel cours,
Et flots sur flots roulant en mille et mille tours
Décharger par les prés son humide carrière.

Mais tu ne verras rien de cette onde première
Qui naguère coulait ; l'eau change tous les jours,
Tous les jours elle passe, et la nommons toujours
Même fleuve, et même eau, d'une même manière.

Ainsi l'homme varie, et ne sera demain
Telle comme aujourd'hui du pauvre corps humain
La force que le temps abrévie et consomme :

Le nom sans varier nous suit jusqu'au trépas,
Et combien qu'aujourd'hui celui ne sois-je pas
Qui vivais hier passé, toujours même on me nomme.


Gaspard

Les lampions sont de joie, les trombones bruyants,
Entre chaque bouleau, une rangée colorée ...
Sur la place, l'orchestre pouffe en s'égosillant.
Le village est en liesse, c'est la fête à la ville,
Et l'on sent dans le coeur un battement anodin,
Un artifice gai, un pétard joyeux ...
Le vent soulève coquin les robes des Charmantes,
Poussant les Colombins à des rondes nuptiales.

Le brouhaha s'étend, cacophonie piaillante ...
Aux cafés, l'euphorie concurrence le bruit,
Et les verres s'entrechoquent, tout comme une breloque.
Les buveurs s'amoncellent à l'appel de la gorge.
La bière coule à flot, le vin se fait nectar,
Dans un coin, le Fernand pousse la chansonnette.
Les grosses dames venues au bras de leur mari
Se font insouciantes, la fille est de sortie.

Et là, les petits vieux, poussant sur leurs années,
Examinent les visages, rient le verre à la main.
Leur nez fripé, ridé, se fait mât de cocagne
Et leur doigt impoli désigne les amoureux.
Les souvenirs se refont à intervalles de mots.
Le bourgmestre bouffi à l'écharpe incolore
Applaudi des commères, se gonfle d'importance.
Une vieille fait la quête pour les nécessiteux
Et sa bourse est remplie par des coeurs généreux.

A l'écart, le Gaspard bougonne et invective,
Plié dessus son banc, il ronge le bonheur,
Le rictus grimaçant, il alerte au gâchis.
L'oeil glauque et méchant, il crache sur l'allégresse.
Il lève douloureusement son corps de vieux radin
Et va dans sa masure contempler son pécule.

Et ce soir, le Gaspard, dans ses draps toile de jute,
Reprochera aux fêtards leur dépense au bonheur.


Harpagon

Dans ses veines coule du sang, mais ses yeux sont regardants.
Son coeur bat la pulsion, pingrement, à l'occasion.
Son regard chiche fatigue,
Epiant les mouvements de pendule.
Car le temps est prodigue
Et toutes ces heures qui brûlent,
Sans qu'il n'y puisse rien faire,
Il tente de les remplir,
Il n'aime ce qui se perd.
Et la seconde chancelante est bientôt un souvenir
Et, mesquin, il déchante.
Cette perte le hante, il n'y en a que soixante.
Ensuite vient la minute, la petite qui culbute.
Celle-là le persécute car à peine elle débute
Qu'à la même seconde, déjà, elle vagabonde!

Il court après, le vieux, après ce temps perdu.
Il thésaurise au mieux, mais le sable s'égraine,
Entre ses doigts, doucement, entre ses doigts crochus,
Le fesse-Mathieu pressent l'écoulement des semaines.

Et les jours se font heures, et les heures, minutes,
Et les minutes, secondes, et la seconde chute.

L'harpagon se résout, il a beau compter sous.
Il redoute, le grigou, les heures et leur glouglou.
Il possédera tout, sera riche à mourir,
Mais jamais le grippe-sou n'aura le temps d'en jouir.
Il peut bien épargner, épargner pour dix vies,
Il peut bien les serrer, ses billets, ses amis,
Le temps est sans pitié et il n'a pas de prix.

Dés lors le ladre jocrisse prend un dur coup de vieux.
Peste soit de l'avarice et des avaricieux.


H-F

Elle est là, elle attend,
Prés de lui, tendrement.
Elle attend un mouvement,
Elle attend un élan ...

Une douceur vers elle,
Une caresse pour pucelle ...
Un baiser pimprenelle,
Un mot de Sganarelle.

Mais lui reste muet,
Immobile et absent.
Il pense au doux corset,
Mais pas aux sentiments ...

Et elle tend la main,
Elle caresse l'épiderme.
Elle cherche le chemin,
Celui que l'homme ferme.
Celui de la tendresse,
Qu'il lui refuse sans cesse.

Si elle en est prodigue,
Lui s'en fait une bordigue.
La douceur lui en coûte,
Il la livre au compte-goutte.
Effusions redoutées,
Epanchements épargnés ...

En fait un minimum,
Exclusifs Te Deum.
Il garde précieusement
Le moindre sentiment,
Ce cupide affectif.


Réchant

Il est huit heure à la maison Réchant.
Il est huit heure, aucun son ne se répand.
Il est huit heure à la maison du Jean.
Dehors, les lueurs, dedans, l'isolement.

A la pénombre on voit, on distingue, on perçoit
Une tristesse de l'endroit, une pauvreté de choix.
La misère est échue, ici, elle est voulue.
La misère est reconnue, ici, elle est conçue.
La misère est exclue, ici, elle est détenue.

A l'étage, deux enfants, aux draps amidonnés,
Combattent noblement l'écho du vent glacé.
Dans la chambre, à côté, un couple emmitouflé.
Elle rêve confortée et lui rêve doré.
Les enfants remuent, leurs rêves sont austères,
C'est la lie qu'ils ont bue qui devient renardière.
Et si les insomniaques nécessitent somnifères,
Eux, les pov'momacques, récitent Pater Noster,
S'enfouissant dans ce cloaque et rêvant d'épicière.

Oh! Ils ne sont pas pauvres, ni même abandonnés,
Des peintures de Hanovre tapissent même la chambrée.
Ils mangent leur soupe de pain dedans des plats de terre,
Mais dans la cave à vin, depuis le Robespierre,
Sont cachés des Mandrins, des joyaux d'Angleterre.
Il y a une cheminée, là;brûlant le soir seulement,
Laissant l'intérieur froid tout le reste du temps.
Tout ça parce que le stère, dixit Jean le Père,
Est devenu trop cher et pas si nécessaire.

Le père Réchant gagne lourd, il est dans les affaires.
Il tient, jour après jour, des comptes d'apothicaire.
Il dodeline son chef gourd dessus son secrétaire,
Et donne tout son amour à ses ronds monétaires.

Dans leur linceul, les mômes de ce père économe,
Font des rêves qui embaument un confort fantôme.


Scène

Le dernier mot fut dit et la porte fut claquée!
Raisonnent encore ici les injures portées,
Les hurlements, les cris, la démence inspirée.
Et les sanglots concis, les pleurs névrosés.
Au sol, les débris de ce qui fut cassé.
Tous les murs du logis furieusement maculés,
Ce qui fut paradis tristement exilé
Et reste du gâchis un enfer isolé.

Est-ce lui qui est parti ? Est-ce elle qui est restée ?
Cela rien ne le dit. Qu'importe en vérité!

Pourtant celui qui reste pleur son désespoir,
En priant le céleste d'user de son pouvoir.
Se fait humble et modeste, sanglote dans son mouchoir.
Dit qu'il regrette son geste, que tout est à revoir.

Celui qui est parti se morfond dans le noir,
Cherche bien à savoir qui est le coupable notoire.
Mais il peut revenir, il a encore l'espoir,
Il pousse des soupirs, marchant sur le trottoir.
Les événements, les faits, lui reviennent en mémoire,
Il en est stupéfait, a du mal à y croire.

Calmement, il médite, finissant par se dire
Qu'il a agi trop vite, aurait dû réfléchir.
Doucement, il s'excuse, lui-même, envers l'autre,
Le voilà qui s'accuse, prêt à pardonner l'autre.

Brusquement, décidé, il refait demi-tour ...
A la porte fermée, il prépare son discours.
Tourne fébrilement la clé et s'en va au séjour.
Ils se voient enlacés sans avoir réfléchi,
Et sans même y penser, se disent des mots d'Amour.
Ils s'étaient disputés, les voici réunis,
Car comme la colère, la passion est entière ...


Charles

Le sang de la Terre. C'est ainsi qu'on appelait les feuilles répandues sur le sol en automne, par ici. La région était pleine de ces symboles, de ces métaphores fantastiques qui plaisent aux incultes. Ainsi appelait-on certains champignons Verges de Satan car ils devenaient vénéneux lorsqu'on les faisait cuire alors qu'ils étaient inoffensifs dans leur pleine crudité. D'aucuns prétendant que le feu ranimait leur tendance démoniaque. On a vu des sorciers de pacotilles les vendre en poudre pour améliorer la vigueur sexuelle de leurs clients. Dieux prennent soin de ces malheureux crédules dont on dit qu'ils sont les convives chaque soir de bacchanales diaboliques.

Non! Il ne voulait pas tuer l'oiseau, Charon. Non! Il l'avait récupéré car l'aile du pigeon était cassée. Il voulait le guérir! Pourquoi l'oiseau est mort ? Pourquoi il a fermé les yeux ? Charon il voulait pas de mal à l'oiseau ! D'ailleurs Charon, il aime tous les animaux ! Tous ! Tant il les aime qu'il en mange pas. Aucun !

Les pensées de Charon se chevauchaient... Il ne comprenait pas que l'oiseau puisse mourir alors que lui, Charon, voulait qu'il vive.

Charon était le simple d'esprit du village. Intelligent de coeur, simple dans son esprit. Petit, maigre à faire pleurer un roseau d'étang. Charon vivait de l'amour qu'il avait pour les choses et les gens... et sans l'amour de ces derniers. Railleries ! On se moquait de lui. Il aurait tout donné pour qu'on l'aime.

"Non! Il ne voulait pas tuer l'oiseau, Charon!"

Charon criait ces mots dans sa tête. Sa tête lui faisait mal... Il essayait de faire revenir l'oiseau à la vie en le priant de son regard. Mais ses yeux ne voyaient que du noir, il pleuvait trop dedans. Intelligent de coeur, simple dans son esprit... petit, maigre à faire pleurer un roseau d'étang.

"Ne meurs pas, oiseau! Charon ne le veut pas!"

Un homme vint tapoter l'épaule de Charon. Il lui demanda de lui faire don de l'oiseau pour le manger.

"Pourquoi monsieur Harn veut manger l'oiseau de Charon ? Charon aime l'oiseau! Charon ne veut pas que l'oiseau meurt!..."

L'homme expliqua que lui aussi aimait l'oiseau, beaucoup, et qu'ne le mangeant, il pourrait le faire revenir à la vie.

"Si vous faites cela... Charon vous aimera toujours! Charon aime l'oiseau! L'oiseau doit revenir à la vie!"

Il tendit l'oiseau à l'homme qui mit le pigeon dans sa poche et partit, content de son stratagème. C'était la seconde fois que Charon perdait quelqu'un qu'il aimait, cette semaine.

"Charon ne veut pas que l'oiseau meurt! Charon aime l'oiseau! Monsieur Harn va ramener l'ami oiseau de Charon!"

Une semaine après, Charon alla au cimetière comme tous les jours. Il aimait cette jeune fille, morte dans la fleur de l'âge. Elle avait toujours été gentille avec lui, toujours! Aussi était-ce normal qu'il aille la voir tous les soirs, elle se sentirait moins seule. Arrivé au cimetière, Charon vit une troupe bruyante faisant corps autour de la tombe de sa bien-aimée. Il courut... courut... qu'arrivait-il ?

"Bah! Sûrement des chiens..., grommelait une dame."

"Oui... des détrousseurs de sépultures auront voulu la voler et l'ont laissée ainsi... les chiens ont fait le reste, répliqua le fossoyeur."

Charon approcha, horrifié. De son amour charnel, il ne restait qu'une jambe. Il tomba à genoux. Peu à peu, la foule se dispersa. Il ne resta plus que Charon. Il prit le reste de jambe et le serra fort contre lui en dodelinant de la tête...

"Mon Amour! Charon a eu peur qu'ils ne lui prennent tout ce qu'il lui restait de toi! Mais Charon t'aime et il ne veut pas que tu meurs. Alors il va finir ce qu'il a commencé..."

Après avoir essuyé ses larmes, Charon mordit à pleines dents dans la chair...

"Ne meurs pas! Charon ne le veut pas... !"


Myrdhin

Le Ciel est sombre à tonner, tendrement déchiré par de jaunes lames. Et si bas qu'il semble être, on ne peut le toucher. Parfois, le voile de jais, telles les ailes d'un freux, ose s'illuminer de ténèbres mordorées. Et passant tels des songes, de longs nuages de suie s'étirent paresseusement, cumulo nimbus monstrueux. Là, comme un feu follet, parce qu'il est en son fief et parce qu'à cet instant il est omnipotent sur son char de findruine cédé pour l'occasion par Mog Ruith, Arianrhod, roue d'argent symbolique, transperce l'obscure nuée. Alors d'espiègles gouttelettes, dérangeantes mais si pures, des raies si lumineuses qu'elles en sont outrageantes, piquent de chas argentés la bure mélancolique qui s'en trouve presque gaie. C'est un peu le couvercle de la boîte de Pandore s'ouvrant totalement, laissant enfin l'espoir s'échapper tout à coup. Sous ce ciel battu, marchant d'un pas alerte sans même se soucier du morose alentour, un jeune homme élégant met sans trop le savoir un pied dans l'Autre Monde. Cet Autre Monde que nul ne sait. Dimension plus sauvage, plus étrange dont certains d'entre nous conservent les vestiges, fiévreux et indomptés. Par quelque interaction éternelle entre l'Autre Monde et le nôtre, d'aucuns ont pu s'évanouir de notre certitude et se sont vus offrir de ces richesses secrètes qui nous échappent encore. Au cours de ces errances, déroutantes et sublimes, ils touchèrent au Sacré. Cet idéal humain dont nous ne sommes méritants. L'harmonie avec la terre, l'accomplissement spirituel, l'immortalité, l'amour véritable, l'héroïsme chevaleresque, la droiture de l'être sont une part des trésors qui jonchent cette immensité. Où le magicien et l'enchanteresse le disputent en courage et en magnificence aux bêtes sauvages douées d'une intelligence sans commune mesure, peuplée de serpents se métamorphosant en belles jeunes filles et de chevaliers dont l'armure change de couleur en un clin d'oeil. Où l'on trouve des ponts sous la surface des eaux, des chênes séculaires à moitié enflammée, à moitié verdoyante, des fontaines d'où jaillissent et là des eaux bouillantes et ici des larmes sanguinolentes. Où des déserts arides, mortels et assassins, se muent en terres fertiles, prodigues et si fécondes qu'un minuscule gravier y devient un menhir, pour peu que l'on murmure enfin le mot idoine. De ces limbes célestes nous viennent nos croyances, nos légendes merveilleuses et le miraculeux qui peuplent les dédales de notre imaginaire. Honni soit l'incrédule et bénit en même temps. Car il ne pervertit ce lieu immaculé. Sa localisation est vouée aux controverses. Ô esprits humains malingres ! Que recherchez-vous par vos cartésiennes méthodes ? Rationaliser l'inconcevable ? Expliquer le mystérieux ? Tendre à une mystique logique ? Pondérer l'exalté, limiter l'absolu... clarifier l'intuitif ? Folles entreprises ! Vous le pensez ici, d'autres le croient ailleurs, et d'aucuns jureraient qu'ils l'ont là sous leurs pieds. Identifier cet Aether, trouvères fantaisistes, savants et professeurs, qui dans la forêt de Morois dans le Cornwall de Grande-Bretagne, qui dans la forêt de Darnantes, insulaire elle aussi, qui dans celle de Calydon en rude Ecosse ou sur la Clyde près de Glasgow ? Voire en notre Petite-Bretagne au sein de Broceliande. Cette Bréchéliande qui a traversé les âges, jouant la dixième Muse magique de bon nombre d'artistes. Mille légendes firent de tout endroit à l'aura fabuleuse la proie de facétieux fabulateurs. En toute bonne foi, certainement, ils crurent dompter la chimère. Mettre un point sur le Mythe et tracer une croix localisant le Rêve. J'aime les causes perdues et admire ces orpailleurs de l'insondable. Ancêtres, contemporains et descendants de Perceval et Galaad. Leur Graal à tous, Saint ou non, identique ou différent, conserve et c'est heureux !, son vertueux mystère et sa confuse réalité. Pourquoi vouloir tuer l'onirisme en s'évertuant à mettre les points sur les idéaux ? Allons, méchants fossoyeurs !, tue-t-on l'éternité ?... C'est dans cette éternité que pénétrait Shawn d'un pas songeur. Il était partout et nulle part. Faisant partie d'un tout, ressentant la moindre vibration rendue par les forêts, les montagnes et les eaux. Il marchait en flottant comme si chaque brin d'herbe supportait son avance. Il entendait la respiration de l'écorce et le souffle des feuilles, sentait l'odeur iodée venue de la mer que lui portait la brise ainsi que le parfum des fleurs, des prairies, du bois, des racines, des résines, du lichen... Etourdi par la lumière et les papillons diaprés, enchanté par les danses virevoltantes des oiseaux chatoyants au travers de quelque brume diaphane émanant des sols mouvants. Avez-vous déjà marché dans un rêve ? Le bien-être n'étant pas autour mais en vous... Imaginez donc. Le vert est d'émeraude, mais aussi céladon, absinthe, jade... un et multiple. Rien n'est moins sûr que ce qui parait évident dans cet univers. Demain n'est même pas un autre jour tant il est hier... et aujourd'hui. Même dans la sylve, sous l'abri de la feuillée, là où le vert sombre est omniprésent, des traits de lumière translucide perçant la futaie telles des flèches de foudre, semblent pigmentés de xanthophylle. Car tout est nature. L'air comme le végétal, l'eau, le minéral et le feu... Shawn avançait enveloppé de vapeurs jaunes.


"Il est une chose à laquelle je me dois avant tout, mon enfant. C'est de vous dire que les choses que mes lèvres vont exprimer ne seront plus jamais. Qu'il y eut des merveilles, mais que plus jamais, du moins ici-là, il n'y aura d'équivalence... C'est une chose à laquelle ni vous ni moi, ni quiconque, n'y peut rien... C'est Echo... Echo qui, en pure perte, tente de reproduire sans jamais y parvenir... C'est la dénaturation de la perfection qui mène indubitablement à la perversion. Rien de tel ne sera plus jamais, c'est le seul chagrin qui peut nous incomber. Notre malédiction, entre autres..." "Pour le récit qui nous importe, il nous faut remonter aux tréfonds de la Mémoire, lorsque même cette dernière n'était qu'un Songe. A cette époque, le Temps oeuvrait en d'autres lieux, d'autres espaces où les Energies, éléments primordiaux des Univers, issues des Néants Femelles, sombres Matrices des Mondes, dispensaient leurs Gracieux Dons..." "... Alors, il n'y avait rien. Enfin... RIEN comme nous l'entendons. Car n'était-ce rien que le Vide infini et l'Immense Silence ? N'est ce rien que le Froid, que la Nuit, que l'errance d'un débris d'Astre mort ? N'est-ce rien que le Tout si l'on ne voit que l'infime ...? C'est bien dans la nature humaine de croire que tout est à son échelle." "Et le Chaos survint... bouillant et impétueux. Irrespectueux de Tout, se sentant seul à être. Piétinant le Silence de ses fracas d'enfant. Violant tel un adolescent pubère le Grand Vide Femelle d'où viennent toutes choses. Connaît-on les effets, dans un silence total, de la chute d'une épingle ou du vol d'un insecte ? Connaît-on l'âpre effroi de la lueur subite d'une bougie malingre ou de l'aimable luciole ? Dès lors peut-on oser tenter d'imaginer la débauche d'Energie, l'indicible éclosion, l'indescriptible puissance, l'éclat magnifient et la divine résultante d'un tel événement." "Nos mots sont pauvres en somme... il eut fallu qu'ils soient créés en ce déchaînement pour qu'un terme idoine en ressorte et honore. Car rien de ce qui fut ou sera n'atteindra une telle ampleur. Chaos est notre père... Pas de ce père loué par une Sainte Trinité euphémiste... Mais la Jouissance égoïste qui est l'Origine de Tout. Car rien de ce qui est beau n'est le fruit d'une prétendue abnégation. Tout n'est qu'intérêt personnel et c'est ce qui mène à l'Universalité. Que ferait-on pour les autres qui ne serait pitoyable et d'une qualité discutable ? C'est pour soi-même, avant tout, que l'on crée le Sublime... Une fois atteinte, cette quintessence se distribue. Les créateurs ne possèdent ce qu'ils sont en train de créer que durant la période de Création. La Gestation accomplie, ils n'en sont qu'à peine responsables. Une fois la Perfection approchée, frôlée, caressée, elle se met d'elle-même à la disposition de qui est assez Noble, Gentil, Brillant et Talentueux pour la reconnaître et la recevoir. Il serait ridicule et puéril de songer qu'Elle puisse s'offrir à la médiocrité du tout-venant." "N'allez pas chercher, Enfant, dans mes propos, la moindre once d'injure, le plus petit iota de fatuité ou une quelconque prétention... Comprenez que je suis si loin de ces considérations. Apprenez que je ne me gausse pas de la Misère de l'Homme... que si le Pouvoir m'était échu, je ferais de tout être une Corne d'Abondance. J'ai la plus pénible des missions, le plus douloureux des états, le pire des statuts : celui de réceptacle de la Mémoire. Je suis le Livre ouvert de Mnémosyne. Le Souvenir... C'est la pire des choses lorsque le Passé est heureux et le Présent un fade fardeau, lorsque l'Offrande n'est que l'esquisse de la Promesse. Je suis là... misérable. Moi qui ai la connaissance, je ne puis que constater. Oui, Jeune Etre, j'ai le pouvoir de changer les choses quoi que j'aie pu dire précédemment. Le Pouvoir de peser le Pour et le Contre, de connaître le Futur et d'agir sur lui, de prétendre et de prouver, d'affirmer et de créer l'affirmation. Mais je ne puis agir contre le Destin. Je ne puis faire d'un caillou une étoile... Ne me demandez pas pourquoi. L'oiseau sait voler sans savoir pourquoi. Et il m'est une chose pénible à réaliser : c'est que l'Homme n'a pas comme Destin de s'élever jusqu'au Firmament. Pas tous. Seule une infime portion de ce cloaque en a la faculté. Et même si comme Noé, j'ai le désir d'en sauver le plus possible, je ne serai pas le constructeur de l'Arche. Il existe des forces bien plus grandes que la seule volonté..." "Mais je m'égare, voulant vous expliquer avant de vous instruire. C'est que je sens ma Fin. Bienheureuse Fin... Mon propos était sur Chaos, ce me semble. Chaos... c'est ainsi que je dis, ainsi que je le nomme, mais il n'a pas de nom. Il est, cela suffit. Ou peut-être : il fut. Qui peut dire s'il était soumis à nos concepts. La Vie était son instrument, il était donc au-dessus... de Tout... Dans la vague et brumeuse nuit des Temps, on prétend que, libérant dans sa tendresse du moment son premier "Fils" énergétique qu'est l'Amour, celui que nous nommâmes Eros, il lui laissât le poids de sa continuité et s'en allât se régénérer dans l'Aether avant un prochain déchaînement de son explosion créatrice. Pourtant, durant la préparation de ce que nous connaissons, Chaos s'amusait... il se jouait de Tout. Façonnant l'Energie qui sera notre essor. Tonnant de sa Musique... de cette Musique puissante, celle de la Création. De son corps au summum du plaisir jaillissaient des milliards de particules, des Energies latentes. Ses cheveux sauvages créaient un tourbillon, chaque mèche de ce cataclysme était une langue de feu léchant et pourléchant les babines du Vide. Elles claquaient comme des fouets aux chats innombrables, en explosant sans cesse.. Ses yeux étaient jouissifs... deux prunelles lascives où brillaient des étoiles. Parfois, telle une larme de bonheur, perlait à leur bord une incandescente comète. Lumière cristalline qui se perdait plus tard aux confins du plus Noir." "Il n'y eut pas de jour, de semaine ou d'année... non plus de millénaire... mais c'est l'Eternité qui calculait le cours du Temps qui s'écoulait. Car sans Soleil ni Lune, peut-on dire si cela dura six jours... ou sept ? Un jour était mille ans et une heure cinq cent mille." "Il est temps, maintenant, d'éclaircir le récit : je continuerai comme j'ai commencé en usant des noms que donnèrent les Grecs à leurs Légendes. Car, ils furent et sont encore ceux qui surent frôler la Vérité. Un des Nôtres a du s'ouvrir pour qu'ils pénètrent ainsi le Miroir jusqu'en franchir le tain. Je vous entretiendrai plus tard concernant notre Spirale... car il est de ces choses qui nécessitent du temps et de la réflexion pour être accessibles. Et vous êtes là pour cela, Jeune Esprit. Pour ce qui est des Grecs, je comprends leur Victoire dans cette longue Quête de l'Homme. Ils en avaient l'Esprit et la Volonté... et c'est ce qui prévaut. Qu'importe si la Vérité disponible ne parait qu'un semblant lorsque ce semblant est presque la Vérité." "Ce pourrait sembler du parti pris pour qui ne connaît la Réalité des choses. Mais quand on sait ce qui fut, quand on a le narquois sourire à la commissure des lèvres en entendant glousser ceux qui prétendent penser s'imaginer possesseur des Ecritures révélatrices. Quand on se vêt de noir lorsqu'ils osent répandre leur fallacieuse lumière, on sait que leurs fables, nonobstant leur ridicule, sont dépourvues d'Eclat, de Beauté, de Poésie et de sérieux. Fade caricature... C'est là que l'Esthète a l'Envie légitime de détourner les yeux et de laisser l'Homme à sa fange et l'Humanité dans sa soue. Il va de soi, après cette diatribe, que la Lueur émanant de l'Esprit grec, telle une Aura Divine, et non pas sainte, parait de la pureté du diamant et en a la valeur. C'est un pis-aller dont l'humble que je suis, sait se contenter." "Sachez pardonner cet écart, Enfant, il ne sied pas à celui qui se doit de subir sans gémir et qui ne se souhaite plus d'autre tache, dorénavant, que celle de Vous passer le Témoin. Mais je me sens envahi d'une vigueur juvénile à l'Aube de ma Vie et j'en ressens les excès. Tel un vieux lac somnolent, me voici entraîné par une ride du sol dans laquelle je m'engouffre. Mué en ru, je m'en sens torrentueux. Or donc je me ressaisis et reviens en mon lit."


Exorcisme

Dans le genre bande annonce américaine de film d'horreur ou thriller :

"Prenez garde au Présent,
Car inéluctablement,
Il deviendra Passé..."

C'est là, lâche comme une ombre, dans ma vie si maudite. Comme une plaie ouverte qui suppure et gangrène l'existence. C'est là, comme une tumeur, une boule de rancœur. Ca sème la discorde, le malaise malin; car c'est un vil malaise, telle est SA raison d'être. Ma vie si dissolue, de naguère, le vit juge. Dans ma vie de maintenant, c'est PIS qu'un vent putride. C'est un bien vieux démon que j'ai tué, repentant. Mais qui, tel un phénix, noir de méchanceté, renaît des cendres amères où chaque fois je l'inhume. Il ne sait pas l'oubli. Il ne sait la quiétude, se complaisant vautré, dans mon passé coupable. Je cherche le vaccin contre ce parasite. M'inoculant le mal pour mithridatiser. Mais rien n'y fait, Ô Dieux!, ses doigts crochus l'y tiennent et me blessent à la fois. Faut-il pour l'oubli, payer de SA Personne? Je m'y emploie, têtu, mais rien n'y fait en somme. Il est ce vieux miroir qui reflète mon Passé. Faut-il que je le brise pour en être libéré? Mais peut-on d'un seul coup, briser ce qui fut SOI? S'il le faut, je le fais! J'occulterai Naguère. Je détruirai Hier, pour que mon Aujourd'hui ne se voit plus Maudit. Si vous croisez, un soir, MA tumeur maline, ne cherchez pas son Noir reflet dans un miroir. Car on le sait très bien, ceux dont l'âme est méchante, même au tain du miroir, ne se réfléchissent pas.

Amen... (Othello - Acte V. Scène II)
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Desdémona : Alors que le Ciel ait pitié de Moi!
Othello : Amen! De tout mon cœur!
(...)
Desdémona : Alors, que le Ciel ait pitié de Moi!
Othello : Amen! Encore une fois.



Hautbois Orgueilleux

Il est l’Oiseau de Feu, Musicien de la Lyre.
Ne portant le Laurier dont on ceint son front clair.
La Lumière des Dieux le tient sous son Empire,
Egérie doucereuse d’une Justice sévère.

Il lit dedans les Livres que sont les Âmes des Hommes
Erige Tour de Babel pour être Universel,
Comme au Trou des Damnés, cet Enfer qu’il nomme,
Pour mieux marquer l’Empreinte de sa Plume Eternelle.

Il n’aura nulle cesse de dire ce qu’il pense,
Ce qu’il voit, ce qu’il vit, en Esthète asexué.
Jugulant son mépris pour tous ceux qui le tancent.

Hé ! Cette Morgue amère des Hommes à pardonner,
C’est contre Leur Image qu’elle tend à se tourner.


Peut-on admonester réellement la Pensée ?
Peut-on donner fessée à l’Eros au cul rose ?
Au Cupidon Coquin dont le carquois compose
Les Amours Jouvencelles des Cœurs les plus moroses ?

Peut-on morigéner celui qui a dans l’Âme,
L’Etincelle Divine de la Parole Céleste ?
Et ce sans craindre Foudre, Apocalypse et Drame,
Colères chamarrées qui des Dieux sont La Geste ! ? !

Cette Plume est l’Echo du Cristal Sacré
.../...

Que ce soit le Tollé ! Que ce soit le Haro !
Sur le Poète jeté ! Sur son Art et ses Mots !
Détruisez donc SON Monde, SES Rimes, SES Idéaux !
C’est le VÔTRE qui tombe ! Le Sien est dans les Cieux !
Le Firmament le porte, et lui porte la Voûte...
Voleur de la Viande cuite et de la chaude Croûte,
De l’Etincelle de Zeus qui darde tous ses Feux.

Son Destin est précaire, car il fait coûte que coûte,
Vos rêves et votre Monde, derechef, les refait
Avec les Vingt-six Lettres qui forment l’Alphabet.

« Ô Poète ! Ne prends garde aux Lampyres qui offensent. L’Etoile ne les voit pas, alors ils se font Fronde. Après le Crépuscule, les Vers Luisant pensent : Ah ! Nous avons donné la Lumière au Monde. »


Il est...

Il est de ces Amours qui ne se disent pas,
Qui se font, qui s’enlacent mais ne se disent pas.

Il est de ces Amours qui ne s’envolent pas,
Qui sont fortes et puissantes mais ne s’envolent pas.

Il est de ces Amours qui ne s’attristent pas,
Qui supportent et espèrent mais ne s’attristent pas.

Il est de ces Amours que l’on prend dans ses bras,
Que l’on caresse doucement et qu’on prend dans ses bras.

Il est de ces Amours qui ne s’imaginent pas,
Qui sont plus vraies qu’un songe et ne s’imaginent pas,
Qui sont plus belles qu’un rêve et ne s’imaginent pas.

Il est de ces Amours qui ne se perdent pas,
Que l’on reçoit un jour et qui ne se perdent pas.

Il est de ces Amours qui sont bien plus qu’aveugles,
N’étant que sentiment, Elles ont les yeux du coeur.

Il est de ces Amours qui nous feraient mourir,
Qui nous donnent la Vie et nous feraient mourir.

Il est de ces Amours devant qui on est rien,
Pour qui l’Autre est le Tout, devant qui on est rien.

Il est de ces Amours qui survivent à la Mort,
Plus fortes que la Vie, Elles survivent à la Mort.

Il est de ces Amours qui tendrement s’allongent,
Se donnant toutes entières, tendrement Elles s’allongent.

Il est de ces Amours qui n’ont besoin de rien,
Deux Etres leurs suffisent, Elles n’ont besoin de rien.

Il est de ces Amours qui défient tous les temps
Du passé, du futur : Seul importe le Présent.

Je voulais vous parler de mon Amour pour Vous.
Il est de ces Amours et bannit toute emphase.
Chaque jour au chapelet, il ajoute une phrase
Et la dernière en date est encore pour Vous :

Il est de ces Amours qui frappe au coeur, doucement,
Ouvrez-lui votre porte : Il frappe au coeur doucement.


Le Poète et les Muses
1ère époque
Aux rives de l'Aête, s'étiolait un poète. A l'orée de la sylve, sous les chênes séculaires, brisée à même la terre, gisait sa plume à silves. Blanche comme l'albâtre, la pointe iconolâtre, barbules aux vents perdues, s'étendait son âme nue. Car c'est l'âme du poète, cette plume muette. Les Muses étaient venues près de l'âme déchue...
Euterpe faisant bruire les notes des frondaisons, comme musique à écrire pour l'imagination, Terpsichore commanda à la verdure naissante de célébrer Scylla, écueil au tourbillon, Charybde de la passion, telle une émeraude bacchante. Tel un voile, Uranie fit naître les étoiles. Erato, Reine de la futaie,, en son fief à cette heure, fit bucolique à souhait ce val sans dormeur.

-"A toi, mon jeune Ami, fais-nous chanter la Vie. Use de ton sublime, emplis-en chaque rime." - Ainsi joua Thalie, muse de la Comédie.
-"Je ne puis, Ô mes Muses."
-"Serpents de la Méduse! Que sont de tels propos ?! Vois-tu la Gloire, marmot ?! Crois-tu donc l'atteindre en ne cessant de geindre ? Crois-tu donc que l'Histoire, Panthéon des Lettrés, gardera en mémoire un poète oublié ?" - Clio se gonfla d'ire, elle, Gardienne des souvenirs.
-"Perséphone, mon égide ! Aide ta chrysalide. Je n'ai de mots qui sèment la beauté du regard. Et n'ai plus qu'un front blême, vide, sans vie et hagard. Ô toi, ma Polymnie ! Toi ! Ma tendre égérie..."
-"Tu es né pour être grand, mon protégé sacré. Envers et contre toi, il te faudra subir, et souffrir, et mourir. Désespoir, désarroi en plus du travail, seront ton simple arroi, ton cheval de bataille." - soupira Polymnie, lyrique de Poésie.
-"Eh quoi ! N'a-t-il de mots, ce poète manchot ?" - grogna Calliope, faconde - "Croit-il qu'à tout le monde, j'ai fait don de parole ?! Ne me dites pas qu'il pense que ce fut une obole ?! Le don de l'Eloquence ! De la verve abondante ! La voici rachitique, ma belle rhétorique !"
-"Par l'Enfer de Dante !" - s'aggrava Melpomène, dramaturge tragédienne - "Que sonnent les glas de Rome ! Un poète est tombé ! Sur l'autel des Hommes, l'Esprit des Libertés, le Génie las de l'Art gît comme un étendard, lâché par un soldat qu'a fauché le trépas. Ô Oraison lyrique ! La cause est pathétique..."

Disant cela, les Déesses, d'Inspiration maîtresses, comme des anachorètes, disparurent, voluptueuses, à la manière trompeuse des Sorcières de Macbeth.
Et l'émule de Shakespeare resta là sans mot dire.
Le Poète se perdait...


Le Poète et les Muses

2ème époque
Le Poète endormi avait perdu l'esprit...
Maculant l'herbe folle, des parchemins corolles s'éparpillaient aux vents. Fière comme Artaban, la plume aux silves exquises, suait une encre d'Anchise. Le front ruisselant de sueur, les cheveux batailleurs, reposait le rimeur, sans deux trous rouges au cœur.
Oh! Il était charmant, embaumant l'air ambiant d'effluves créatrices et de douces heures propices. Les Muses s'approchèrent, flottantes comme un suaire.
-"Admirez, Muses-soeurs, le passage des heures et des jours et des rixes contre son âpre humeur, l'a rendu bien prolixe ! Ô Joie et optimisme ! Ô grandeur du lyrisme ! Il fit de ces moments, Heures à l'immobile cours, propices au romantisme, des éclats de talent." - Polymnie s'extasia d'un maternel Amour - "Le sable en sa geôle, fut stoppé sans pitié ! Kronos m'a exaucée. Temps dans l'éternité a suspendu son vol. Passés Ô jours, Ô Heures ! Mon Poète demeure."
A-t-on vu plus tendre et plus douce relation qu'entre ce feu de cendres et son Inspiration ?
Dedans la frondaison d'un chêne centenaire, les Muses ouirent un son, petite brise traversière.
-"Qui va qui nous espionne ?! Génie de la Colonne ! Est-ce toi, Allégorie, qui là-haut, nous épie ?!" - s'enflamma Melpomène, soupçonneuse à l'extrême.
-"Pourquoi pas ?" - fit Clio - "Depuis l'ère de Pluton, le Génie fait duo avec la Création. Notre doux protégé n'a pas cessé d'oeuvrer. Il coule donc de source que de ses rimes fleuves, le Génie soit la source."
Soudain des rires pleuvent. Thalie s'amuse, aux anges.
-"Ironique Providence ! Cessez donc vos louanges ! Voyez donc la présence d'un plus vieux que Pluton. Le frère de Gaïa envoie son sauvageon. Là où est Cupidon, Eros se fait désir !"
Erato, doux soupir, s'approcha du Dormeur.
-"Ainsi tu aimes, ma Fleur ? Ô Poète enjôleur, te voici pris du cœur. Ironie palpitante, réveille-toi et enfante."
Le Poète aux yeux gourds s'en vint doucement au jour. Ses Muses autour de lui, il murmure à demi.
-"Ô anciennes Amies, pourquoi donc être ici ? Vous ai-je réclamée ? Je n'en ai plus besoin ! L'Inspiration me vient du cœur de mon Aimée..."
-"Sublime mélodie ! Ainsi tu es épris ?!" - Euterpe soudain se fit câline symphonie.
-"Oui, j'aime, Mes Pensées ! J'aime au-delà de Tout ! Car elle n'est pas comme Vous, nous sommes une entité. Elle est douceur et Vie, charnelle et voluptueuse. Moi, je la veux heureuse, ceci est mon envie. Elle me donne la Flamme qui brûle mes livres, ma peau. Cet ardent oriflamme dont j'orne tous mes mots. Non ! Vous ne m'êtes plus d'aucune utilité."
-"Ingrat !" - sécha Calliope - "Oeil perdu du Cyclope ! Tu OSES nous renvoyer ?! Nous dire de partir ?! Tu as donc oublié ce que nous sommes pour toi ?..."
-"Mes Soeurs, laissons cela. Tâchons de compatir" - Tempéra Uranie, faisant choir la nuit.
Le Poète resta seul, son cœur comme un linceul.




3ème et avant-dernière époque
Aux rives de l'Aête, les jambes baignant dans l'onde, l'esprit au-delà du monde, s'épanchait le Poète. A la clarté de l'eau, à la rhapsode d'oiseaux, au clapotis liquide, à la brise timide courant dans ses cheveux, il faisait ses aveux. Du fond de ses yeux bleus, il déclamait ses vers, lacrymaux et sévères. Le cœur en bandoulière, mais l'âme bien entière, il faisait à foison par des propos tueurs, des affronts ravageurs à la désolation. La colère, l'amertume alimentaient sa plume. Source de l'Inspiration, la Solitude aidant, une tristesse sans nom exhortait son talent à de tragiques élans.
-"Holà, mon Littéraire ! Pourquoi cette colère ? Ton cœur jadis enjoué, voici qu'il désespère..." - Polymnie inquiétée bravait l'Ire Oratoire de l'écorché blafard - "Où sont tes rimes d'espoir, d'extase à fleur de peau, qui, hier, étaient ton lot ? Et qui faisaient écho aux battements de ton cœur... Tu y chantais l'envie, le bonheur et la Vie... Où as-tu sis ton cœur ?"
-"Je n'en ai plus, Ma Muse, Ma Polymnie à Moi. Lassé qu'on tant l'abuse, il éclata cent fois. Aux radeaux des Méduses, à la Mer des Sargasses, Mers noires et Mers d'huile ont déversé leur bile en ses artères, la glace a remplacé le feu. Et c'est un sang qui ment qui prit d'assaut le lieu. Désespoir et tourments, alliés aux vagues de l'âme, le tuèrent en dedans, et ce Ad Eternam."
-"Ainsi tu n'aimes plus, Doux Jouvenceau Candide ? L'apport de la vertu fut court et douloureux. Cela te laisse un vide, une solitude aride, un fluide sinueux qui assèche ta Vie." - Melpomène tragédiait, un couteau dans une plaie.
-"Non, vous vous fourvoyez ! Je n'ai cessé d'aimer, Pensées de mes Amis ! Ah ! Quelle simplicité, Divine Félicité !, si j'avais asséché mon cœur tant affamé ! Calmé sa faim d'Amour, le rendre aveugle et sourd ! Tel Oedipe s'estropiant : savoir longuement souffrir mais ne jamais faillir. Pourtant, je l'aime tant, c'est mon doucereux tourments. Elle ne m'aime plus, je l'aime, là se niche le dilemme."
-"T'a-t-elle un jour aimé, naïf amouraché ?! Ce n'est qu'une hypothèse, mais le bambin d'Eros, diablotin et gouailleur, d'une flèche de braise qui enflamme la fournaise, a du leurrer ton cœur!"
-"Ah! Laissez-moi y croire! Car si à son départ, j'ai perdu son Amour, qu'au moins je garde l'espoir qu'elle m'ait aimé un jour! Et maintenant, partez ! J'ai à transcrire ma peine. A décrire la Cène où ma Judas aimée m'a trompé pour bien moins qu'un sou de Césarin !"
Polymnie : "Qu'il est beau, volontaire, mon Emule Solitaire !
Melpomène : "Le bonheur, le malheur, tout est propre à son Art !"
Clio : "Il n'est pas une seule Heure sans qu'il crée une Histoire !"
Calliope : "Pas une seule seconde sans que sa verve faconde, ne fasse rimer les mots de vers aux pieds égaux !"
Euterpe : "Sa Plume se fait Lyre et ses notes célèbrent d'une symphonie le rire, d'une rhapsode le funèbre !"
Le Poète mit des Heures pour Clamer sa Douleur ...