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Savivien de cyrano de Bergerac
Savinien de Cyrano de Bergerac


Cyrano de Bergerac (Savinien de Cyrano)

Essayiste et dramaturge français (Paris, 1619 — id., 1655).Accès aux textes!
Fils d'Abel de Cyrano, écuyer, le gentilhomme Savinien de Cyrano, dit de Bergerac (fief proche de Chevreuse), fit ses études au collège de Beauvais, où Jean Grangier, personnage qu'il ridiculisa dans sa comédie du Pédant joué, lui enseigna la rhétorique. Par la suite, Cyrano mena à Paris une existence agitée, cédant à un libertinage effréné, s'adonnant avec Chapelle et Molière aux idées philosophiques sous la direction de Gassendi et fréquentant le cercle de Campanella et Michel de Marolles, par lesquels il fut considérablement influencé. Vers 1638, il s'engagea dans la Compagnie des gardes de M. de Casteljaloux, s'y rendit célèbre très vite par sa bravoure militaire, participa au siège de Mouzon (1639), où il fut blessé d'un coup de mousquet, puis à celui d'Arras (1640), où il fut de nouveau blessé d'un coup d'épée à la gorge. Il quitta la carrière militaire, accumula duels, querelles, incartades, brouilles et fureurs parfois burlesques (il pourfendit le singe du bateleur Brioché, aventure rapportée dans la relation bien connue: Combat de Cyrano de Bergerac contre le singe de Brioché au bout du Pont-Neuf), indisposa la gent littéraire parisienne. Il vécut un temps chez d'Assouci, entra au service de Mazarin, écrivit d'incongrues et violentes «mazarinades». En 1653, il se plaça sous la protection d'Arpajon, qui le nomma secrétaire. En 1654, il fit représenter sa tragédie la Mort d'Agrippine à l'Hôtel de Bourgogne, oeuvre colorée et forte qui fut interdite pour ses audaces. Mais il se fit surtout connaître par une oeuvre singulière d'inspiration baroque: Histoire comique des États et Empires de la Lune. Ce «voyage imaginaire», inspiré de l'Utopie de Thomas More et de la Cité du Soleil de Campanella, transporte notre auteur, à la faveur d'une machine de son invention (des fioles remplies de rosée, attachées autour du corps et que la chaleur du soleil parvient à soulever), dans un monde qui ne peut s'apparenter qu'à celui de la Lune. Dans ce livre d'aventures, où se mêlent la philosophie et la satire, la poésie et la polémique, les scènes cocasses et piquantes (par exemple, celle des alouettes tombant toutes rôties grâce au «feu» d'une arquebuse spéciale), succèdent aux discussions sur l'origine du monde, l'immortalité de l'âme et l'éternelle folie de l'homme. Dans un second ouvrage, inachevé, Histoire comique des États et Empires du Soleil (1662), Cyrano gagne le Soleil, où les oiseaux vivent heureux grâce à leur parfaite organisation politique. Une nuit, une poutre tomba d'un toit sur sa tête. Il mourut peu après, et une de ses parentes, mère Catherine, le fit enterrer dans son couvent, rue de Charonne. Visionnaire aux oeuvres singulières, modernes, pleines d'aperçus de génie, de bizarreries et de pensées originales, il devait inspirer les plus illustres écrivains: Molière (les Fourberies de Scapin), Voltaire (Micromégas), Swift (Gulliver), Fontenelle (De la pluralité des mondes), Rostand (Cyrano de Bergerac).

Tirés des Oeuvres comiques, galantes et littéraires de Savinien de Cyrano de Bergerac:

Le Duelliste
Savinien de Cyrano de BergeracContre un médisant
Contre Soucidas
Contre un pédant
A monsieur le coq
Contre un faux brave
M,,,,,,
Reproche à une cruelle
Lettre Amoureuse
Lettre Amoureuse (bis)


LE DUELLISTE

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Monsieur,

Quoique je me porte en homme qui crève la santé, je ne laisse pas d'être malade depuis trois semaines, que ma philosophie est tombée à la merci des Gladiateurs. Je suis incessamment travaillé de la tierce et de la quarte: j'aurois perdu la connoissance du papier, si les cartels s'écrivoient sur autre chose: je ne discerne déjà plus l'encre d'avec le noir à noircir ; et enfin, pour vous faire réponse, j'ai presque été forcé de vous écrire avec mon épée, tant il est glorieux d'écrire mal, parmi des personnes dont les plumes ne se taillent point. Il faudroit, je pense, que Dieu accomplît quelque chose d'aussi miraculeux que le souhait de Caligula, s'il vouloit finir mes querelles. Quand tout le genre humain seroit érigé en une tête, quand de tous les vivans il n'en resteroit qu'un, ce seroit encore un duel qui me resteroit à faire. Vraiment, vous auriez grand tort de m'appeler maintenant le premier des hommes ; car je vous proteste qu'il y a plus d'un mois que je suis le second de tout le monde. Il faut bin que votre départ ayant déserté Paris, l'herbe ait crû par toutes les rues ; puisqu'en quelque lieu que j'aille, je me trouve toujours sur le pré. Cependant, ce n'est pas sans risque. Mon portrait que vous fîtes faire a été trouvé si beau, qu'il a pris possible envie à la Mort d'en avoir l'original ; elle me fait à ce dessein mille querelles d'Allemand. Je m'imagine quelquefois être devenu porc-épic, voyant que personne ne s'approche sans se piquer ; et l'on ignore plus, quand quelqu'un dit à son ennemi, qu'il aille se faire piquer, que ce ne soit de la besogne que l'on me taille. Ne voyez-vous pas aussi qu'il y a plus d'ombres sur notre horizon, qu'à votre départ ? C'est à cause que depuis ce temps-là ma main en a tellement peuplé l'Enfer, qu'elles regorgent sur la Terre. A la vérité, ce m'est une consolatiion bien grande d'être haï, parce que je suis aimé ; de trouver partout des ennemis, à cause que j'ai des amis partout, et de voir que mon malheur vient de ma bonne fortune ; mais j'ai peur que cette démangeaison de gloire ne m'invite à porter mon nom jusqu'en Paradis. C'est pourquoi, pour éviter de dangereuses prophéties, je vous conjure de venir promptement remettre mon âme en son assiette de philosophe ; car il me facheroit fort qu'à votre retour, au lieu de me trouver dans mon cabinet, vous trouvassiez dans une église: Ci-git,


Monsieur,

Votre Serviteur.
Vers haut de pageDécollage grâce à l'évaporation de la rosée
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Monsieur,

Je sais bien qu'une âme basse comme la vôtre ne sauroit naturellement s'empêcher de médire ; aussi n'est-ce pas une abstinence où je vous veuille condamner. La seule courtoisie que je veux de vous, c'est de me déchirer si doucement, que je puisse faire semblant de ne pas le sentir. Vous pouvez connoître par là qu'on m'envoie la Gazette du Pays Latin. Remerciez Dieu de ce qu'il m'a donné une âme assez raisonnable, pour ne croire pas tout le monde de toutes choses ; autrement, j'aurois appliqué à vos maux de rate un plus solide et plus puissant antidote que le discours. Ce n'est pas que j'aie jamais attendu des actions fort humaines d'une personne qui sortoit de l'Humanité ; mais je ne pouvois pas croire que votre cervelle eût si généralement échoué contre les bancs de la Rhétorique, que vous auriez porté en Philosophie un homme sans tête. On auroit, à la vérité, trouvé fort étrange, que dans un corps si vaste, votre petit esprit ne se fût pas perdu ; aussi, ne l'a-t-il pas fait longue, et j'ai ouï dire qu'il y a de bonnes années, que vous ne sauriez plus abandonner la vie, que votre trépas, accompagné de miracle, ne vous fasse canoniser. Oui, prenez congé du Soleil, quand il vous plaira, vous êtes assuré d'une ligne dans nos litanies, quand le Consistoire apprendra que vous serez mort sans avoir rendu l'esprit. Mais consolez-vous, vous n'en durerez pas moins pour cela ; les cerfs et les corbeaux, dont l'esprit est taillé à la mesure du vôtre, vivent quatre cents ans ; et si le manque de génie est la cause de leur durée, vous devez être celui qui fera l'épitaphe du Genre Humain. C'est sans doute en conséquence de ce brutal instinct de votre nature, que vous choisissez l'or et les pierres précieuses, pour répandre dessus votre venin. Souffrez donc, encore que vous prétendiez vous soustraire de l'empire que Dieu a donné aux hommes sur les bêtes, que je vous demande de vomir sur quelque chose de plus sale que mon nom, et de vous ressouvenir (car je crois que les animaux comme vous ont quelque réminiscence) que le créateur a donné n'a donné à ceux de votre espèce une langue que pour avaler, et non pas pour parler. Souvenez-vous en donc, c'est le meilleur conseil que vous puissiez prendre ; car, quoique votre foiblesse fasse pitié, celle des poux et des puces qui nous importunent ne nous oblige pas à leur pardonner. Enfin, cessez de mordre, simulacre de l'envie ; car quoique je sois peu sensible à l'injure, je suis sévère à la punir ; rien n'empêcheroit la vertu d'un ellébore, qu'on appelle en François tricot, duquel, pour vous montrer que je suis Philosophe (ce que vous ne croyez pas), je vous châtierois avec si peu d'animosité, que, le chapeau dans une main, et dans l'autre un bâton, je vous dirois, en vous brisant les os : Je suis,


Monsieur,

Votre très-humble.
Vers haut de pageCyrano en duel
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Eh! par la mort, Monsieur le Coquin, je trouve que vous êtes bien impudent de demeurer en vie, après m'avoir offensé! Vous qui ne tenez lieu de rien au monde, ou qui n'êtes au plus qu'un clou aux fesses de la Nature ; vous qui tomberez si bas, si je cesse de vous soutenir, qu'une puce, en léchant la terre, ne vous distinguera pas du pavé ; vous enfin, si sale et si puant, qu'on doute, en vous voyant, si votre mère n'a point accouché de vous par le derrière! Encore, si vous m'eussiez envoyé demander le temps d'un peccavi! Mais sans vous enquêter si je trouve bon que vous viviez encore demain, ou que vous mouriez dès aujourd'hui, vous avez l'impudence de boire et de manger, comme si vous n'étiez pas mort. Ah! je vous proteste de renverser sur vous un si long anéantissement, qu'il ne sera pas vrai de dire que vous ayez jamais vécu. Vous espérez sans doute m'attendrir par la dédicace de quelque ennuyeux Burlesque ? point, point, je suis inexorable ; je veux que vous mourire tout présentement ; puis, selon que ma belle humeur me rendra miséricordieux, je vous ressusciterai pour lire ma Lettre. Aussi bien, quand pour regagner mes bonnes grâces, vous me dédierez une farce, je sais que tout ce qui est sot ne fait pas rire, et qu'encore que, pour faire quelque chose de bien ridicule, vous n'ayez qu'à parler sérieusement, votre poésie est trop des Halles ; et je pense que c'est la raison pourquoi votre jugement de Pâris n'a point de débit. Donc, si vous m'en croyez, sauvez-vous, au Barreau des ruades de Pégase ; vous y serez sans doute un juge incorruptible, puisque votre jugement ne se peut acheter. Au reste, ce n'est point de votre Libraire seul que j'ai appris que vous rimassiez: je m'en doutois déjà bien, parce que c'eût été un grand miracle, si les vers ne s'étoient pas mis dans un homme si corrompu. Votre haleine seule suffit à faire croire que vous êtes d'intelligence avec la mort, pour ne respirer que la peste ; et les muscadins ne sauroient empêcher que vous ne soyez, par tout le monde, en fort mauvaise odeur. Je ne m'irrite point contre cette putréfaction, c'est un crime de vos pères ladres: votre chair même n'est autre chose que la terre crevassée par le Soleil, et tellement fumée, que, si tout ce qu'on y a semé avoit pris racine, vous auriez maintenant sur les épaules un grand bois de haute futaie. Après cela, je ne m'étonne plus de ce vous prouvez qu'on ne vous a point encore connu. Il s'en faut, en effet, plus de quatre pieds de crotte, qu'on ne vous puisse voir. Vous êtes enseveli sous le fumier avec tant de grâce, que, s'il vous manquoit un pot cassé pour vous gratter, vous seriez un Job accompli. Ma foi! vous donnez un beau démenti à ces Philosophes qui se moquent de la Création. S'il s'en trouve encore, je souhaite qu'ils vous rencontrent: car je suis assuré qu'après votre vue, ils croiront aisément que l'homme peut avoir été fait de boue. Ils vous prêcheront, et se serviront de vous-même, pour vous retirer de ce malheureux athéisme où vous croupissez. Vous savez que je ne parle point par coeur, et que je ne suis pas le seul qui vous a entendu prier Dieu, qu'il vous fît la grâce de ne point croire en lui ? Comment! petit Impie, Dieu n'oseroit avoir laissé fermer une porte, quand vous fuyez le bâton, qu'il ne soit par vous anéanti ; et que vous ne commencez à le recroire, que pour avoir contre qui jurer, quand vos dés escamotés répondent mal à votre avarice ? J'avoue que votre sort n'est pas de ceux qui puissent patiemment porter la perte, car vous êtes gueux comme un Diogène, et à peine le Chaos entier suffiroit- il à vous rassasier: c'est ce qui vous a obligé d'affronter tant de monde. Il n'y a plus moyen que vous trouviez, pour marcher dans cette ville, une rue non créancière, à moins que le Roi fasse bâtir un Paris en l'air. L'autre jour, au Conseil de guerre, on donna avis à Monsieur de Turenne de vous mettre dans un mortier, pour vous faire sauter comme une bombe dans Sainte-Ménehould, pour contraindre, en moins de trois jours, par la faim, les Habitans de se rendre. Je pense, en vérité, que ce stratagème-là réussiroit, puisque votre nez, qui n'a pas l'usage de raison, ce pauvre nez, le reposoir et le paradis des chiquenaudes, semble ne s'être retroussé que pour s'éloigner de votre bouche affamée. Vos dents ? Mais bons Dieux! où m'embarrassé-je! elles sont plus à craindre que vos bras ; leur chancre et leur longueur m'épouvantent. Aussi bien, quelqu'un me reprocheroit que c'est trop berner un homme, qui dit m'estimer beaucoup. Donc, ô plaisant petit singe! ô marionnette incarnée! cela seroit-il possible ? Mais je vois que vous vous cabrez de ce glorieux sobriquet! Hélas! demandez ce que vous êtes à tout le monde, et vous verrez si tout le monde ne dit pas que vous n'avez rien d'homme que la ressemblance d'un magot. Ce n'est pas pourtant, quoique je vous compare à ce petit homme à quatre pattes, que je pense que vous raisonniez aussi bien qu'un singe. Non, non, messer Gambade: car, quand je vous contemple si décharné, je n'imagine que vos nerfs sont assez secs et assez préparés, pour exciter, en vous remuant, ce bruit que vous appelez parole. C'est infailliblement ce qui est cause que vous jasez et frétillez sans intervalle. Mais, puisque parler y a, apprenez-moi de grâce, si vous parlez à force de remuer, ou si vous remuez à force de parler ? Ce qui fait soupçonner que tout le tintamarre que vous faites ne vient pas de votre langue, c'est qu'une langue seule ne sauroit dire le quart de ce que vous dites, et que la plupart de vos discours sont tellement éloignés de la raison, qu'on voit bien que vous parler par un endroit qui n'est pas fort près du cerveau. Enfin, mon petit gentil Godenot, il est si vrai que vous êtes tout langue, que, s'il n'y avoit point d'impiété d'adapter les choses saintes aux profanes, je croirois que saint Jean prophétisoit de vous, quand il écrivit que la parole s'étoit faites chair; Et, en effet, s'il me falloit écrire autant que vous parlez, j'aurois besoin de devenir plume ; mais, puisque cela ne se peut, vous me permettrez de vous dire adieu. Adieu donc, mon camarade, sans compliment ; aussi bien, seriez-vous bien mal obéi, si j'étois


Votre serviteur.
Vers haut de pageDuel au soleil
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Monsieur,


Je m'étonne qu'une bûche comme vous, qui semble, avec votre habit, n'être devenu qu'un grand charbon, n'ait encore pu rougir du feu dont vous brûlez. Pensez au moins, quand un mauvais Ange vous révolte contre moi, que mon bras n'est pas loin de ma tête, et que, jusqu'à présent, votre foiblesse et ma générosité vous ont garanti. Quoique tout votre composé soit quelque chose de fort méprisable, je m'en délivrerai, s'il me semble incommode. Ne me contraignez donc pas à me souvenir que vous êtes au monde. Et, si vous voulez vivre plus d'un jour, rappelez souvent en votre mémoire, que je vous ai défendu de ne me plus faire la matière de vos médisances. Mon nom remplit mal une période, et l'épaisseur de votre masse carrée la pourroit mieux fermer. Vous faites le César, quand du faîte de votre tribune, pédagogue et bourreau de cent Ecoliers, vous regardez gémir sous un sceptre de bois votre petite monarchie. Mais prenez garde qu'un Tyran n'excite un Brutus ; car, quoique vous soyez l'espace de quatre heures sur la tête des Empereurs, votre domination n'est point si fortement établie qu'un coup de cloche ne la détruise deux fois par jour. On dit que partout vous vous vantez d'exposer et votre conscience et votre salut. Je crois cela de votre piété ; mais de risquer votre vie à cette intention, je sais que vous êtes trop lâche et que vous ne la voudriez pas jouer contre la Monarchie du Monde. Vous conseillez et concertez ma ruine, mais ce sont des morceaux que vous taillez pour d'autres. Vous seriez fort aise de contempler sûrement de la rive un naufrage en haute mer ; et cependant je suis dévoué au pistolet par un Pédant bigot, un Pédant in sacris, qui devroit, pour l'exemple, si l'image d'un pistolet avoit pris place en sa pensée, se faire exorciser. Barbare Maître d'école, quel sujet vous ai-je donné de me tant vouloir de mal ? Vous feuilletez peut-être tous les crimes dont vous êtes capable, et, pour lors, il vous souvient de m'accuser de l'impiété que vous reproche votre mémoire ; mais sachez que je connois une chose que vous ne connoissez point, que cette chose est Dieu, et que l'un des plus forts argumens, après ceux de la Foi, qui m'ont convaincu de sa véritable existence, c'est d'avoir considérer que, sans une première et souveraine Bonté qui règne dans l'Univers, foible et méchant comme vous êtes, vous n'auriez pas vécu si longtemps impuni. Au reste, j'ai appris que quelques petits ouvrages, un peu plus élevés que les vôtres, ont causé à votre timide courage tous les emportements dont vous avez fulminé contre moi. Mais, monsieur, en vérité, je suis en querelle avec ma pensée, de ce qu'elle a rendu ma satire plus piquante que la vôtre, quoique la vôtre soit le fruit de la sueur des plus beaux génies de l'Antiquité. Vous devez vous en prendre à la Nature, et non pas à moi, qui n'en puis mais ; car pouvois-je deviner que d'avoir de l'esprit étoit vous offenser ? vous savez, de plus, que je n'étois pas au ventre de la jument qui vous conçut, pour disposer à l'humanité les organes et la complexion qui concouroient à vous faire cheval. Je ne prétends pas toutefois que les vérités que je vous prêche rejaillissent sur le corps de l'Université, cette glorieuse mère des Sciences, de laquelle, si vous composez quelques membres, vous n'en êtes que les parties honteuses. Y a-t-il rien dans vous, qui ne soit très-difforme ? Votre âme même est noire, à cause qu'elle porte le deuil du trépas de votre conscience, et votre habit garde la même couleur pour servir de petite-oie à votre âme. A la vérité, je confesse qu'un chétif hypocondre, comme vous, ne peut obscurcir l'esprit des gens doctes de votre profession, et qu'encore qu'un ridicule orgueil vous persuade que vous êtes habile par-dessus les autres Régents de l'Université, je vous proteste, mon cher ami, que, si vous êtes le plus grand homme en l'Académie des Muses, vous ne devez cette grandeur qu'à celle de vos membres, et que vous êtes le plus grand personnage de votre Collège, par le même titre que saint Christophe est le plus grand Saint de Notre-Dame. Ce n'est pas que quand la Fortune et la justice serons bien ensemble, vous ne méritiez fort d'être le Principal de quatre cents ânes qu'on instruit à votre Collège ; oui, certes, vous le méritez, et je ne sache aucun Maître des hautes-oeuvres, à qui le fouet siée bien comme à vous, ni personne à qui il appartienne plus justement. Aussi, de ce grand nombre j'en sais tel qui, pour dix pistoles, voudroit vous avoir écorché ; mais, si vous m'en croyez, vous le prendrez au mot, car dix pistoles sont plus que ne sauroit valoir la peau d'une bête à cornes. De tout cela et de toutes les autres choses que je vous mandai l'autre jour, vous devez conclure, ô petit Docteur, que les Destins vous ordonnent, par une lettre, que vous vous contentiez de faire échouer l'esprit de la jeunesse de Paris contre les bancs de votre Classe, sans vouloir régenter celui qui ne reconnoît l'empire ni du Monet, ni du thesaurus. Cependant vous me heurtez à corne émoulue, et, ressuscitant en votre souvenir la mémoire de votre épouvantable aventure, vous en composez un roman dont vous me faîtes le héros. Ceux qui veulent vous excuser en rejetant la faute sur la Nature, qui vous a fait naître d'un Pays où la bêtise est le premier patrimoine, et d'une race dont les sept péchés mortels ont composé l'histoire. Véritablement, après cela, j'ai tort de me fâcher que vous essayiez de m'attribuer tous vos crimes, puisque vous êtes en âge de donner votre bien, et que vous paroissiez quelquefois si transporté de joie en supputant les débordés du siècle, que vous y oubliiez jusqu'à votre nom. Il n'est pas nécessaire de demander qui peut m'avoir appris cette stupide ignorance, que vous pensiez secrète, vous qui tenez à gloire de la publier, et qui la beuglez si haut dans votre classe, que vous la faites ouïr d'Orien jusqu'en Occident. Je vous conseille toutefois, maître Picard, de changer désormais le texte de vos harangues, car je ne veux plus ni vous voir, ni vous entendre, ni vous écrire, et la raison de cela est que Dieu, qui possible est au terme de me pardonner mes fautes, ne me pardonneroit pas celle d'avoir eu affaire à une bête.

A bon Entendeur.
De pied en cape!
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Monsieur le Coq,

Votre Coquette m'a prié de vous envoyer ce poulet de sa part. Tant d'autres que vous avez reçus d'elle n'ont vécut qu'en papier ; mais celui-ci, élevé avec plus de soin, tette, rit et respire ; car la poule a demeuré, contre l'ordinaire de ses semblables, neuf mois avant que de l'éclore. On le prendroit, ce poussin, pour un petit homme sans barbe, et ceux qui ont dressé son horoscope ont prédit qu'il seroit un jour grand Seigneur à Rome, à cause que la première fois qu'il a rompu le silence, ç'a été par le mot de papa. Je lui ai fort recommandé de vous reprocher votre ingratitude, et de vous conjurer de venir au nid de votre aimable Poule ; mais, encore qu'il ne le fasse qu'en son langage, n'ayez pas le coeur plus dur que saint Pierre, à qui le même langage put suffire autrefois pour l'appeler à résipiscence. Cessez donc, ô volage Coq! de débaucher les femmes de vos voisins ; revenez au poulailler de celle qui depuis un si long temps vous a donné son coeur, de celle dont si souvent les caresses ont prévenu vos désirs, et de celle enfin qui m'a protesté, tout ingrat que vous êtes, de vous accabler de ses plus chères faveurs, si vous lui faites seulement paroître l'ombre d'un repentir. Mais rien ne vous émeut ? Eh quoi! Coq effronté, ne voyez-vous pas que votre barbe en rougit même de honte, quand, au lieu de venir à ses pieds humblement traîner vos ailes contre terre, vous vous dressez sur vos ergots pour lui chanter des satires ? Vous voyez bien peut-être que ce n'est pas là parler en terme de Poule ; mais je comprends bien aussi que les airs que vous entonnez à sa louange ne sont pas des coquericos. Vraiment, voilà de beaux témoignages de gratitude, pour reconnoître la libéralité d'une personne qui vous envoie sa première couvée! Sans doute que, l'autre jour, quand vous le fûtes voir, vous ne le considérâtes qu'à demi ; regardez-le maintenant de plus près, ce petit tableau de vous-même. Il vous ressemble fort: aussi, l'a-t-elle fait après vous, et je vous proteste que c'est le plus beau fruit de beaux chrétiens qu'on ait cueilli chez elle de cet automne. Mais, à propos, je me trompe, ce n'est pas un fruit, c'est un Poulet. Faites donc à ce Poulet un aussi bon accueil qu'elle l'a fait aux vôtres. Quand ce ne seroit que par rareté, vous pouvez le montrer à tout Paris, comme le premier Coq qui jamais soit né sans coquille ; autrement, je désavouerai tout ; et, pour excuser la coquetterie de votre Poule, je publierai que tout ce qu'elle en a fait n'a été que pour faire,


Monsieur le Coq,

Un petit Coq-à-l'âne.

Vers haut de pageC'est un peu court, jeune homme!
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Contre un faux brave

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Il a menti, le Devin! Les poltrons ne meurent point à votre âge; et puis, votre vie n'est-elle pas assez illustre pour être de celles dont les Astres prennent le soin de marquer la durée? Les personnes de votre étage doivent s'attendre à mourir sans comète, aussi bien que beaucoup d'autres qui vous ressemblent dont la Nature, sans le savoir, accouche tous les jours en dormant. On m'a rapporté de plusieurs endroits, que vous vous vantiez que j'avois fait dessein de vous assassiner. Hélas! mon grand ami, me croyez-vous si fou d'entreprendre l'impossible? Eh! de grâce, par où frapper un homme pour le tuer subitement, qui n'a ni coeur ni cervelle? Je veux mourir, si la façon dont vous vivez, impénétrables aux injures, ne fait croire que vous avez pris la tâche d'essayer combien un homme sans coeur peut durer naturellement. Ces réflexions étoient assez considérables pour m'obliger à vous faire sentir ce que pèse un tricot; mais cette longue suite de vos ancêtres, dont vous prônez l'antiquité, m'ont retenu le bras. J'y trouve même quelque apparence, depuis qu'un fameux Généalogiste m'a fait voir aussi clair que le jour que tous vos titres de noblesse furent perdus dans le Déluge, et qu'il m'a prouvé que vous êtes gentilhomme avec autant d'évidence que le prouvera ce villageois au Roi François 1er, quand il lui dit que Noé avoit eu trois fils dans l'Arche, et qu'il n'étoit pas certain duquel il étoit sorti. Mais, sans cela même, je me serois toujours bien douté que vous êtes de bonne maison, puisque personne ne peut nier que la nôtre ne soit une des plus neuve de ce Royaume. Ainsi, quand les Blasonneurs de ce siècle s'en devroient scandaliser, prenez des armes; et, si vous m'en croyez, vous vous donnerez celles-ci: vous porterez de gueules à deux fesses chargées de clous sans nombre, à la vilenie en coeur, et un bâton brisé sur le chef. Toutefois, comme on ne remplit l'écu du Roturier qu'on veut anoblir, qu'après le fait d'armes qui l'en a rendu digne, je vous attends où ce laquais vous conduira, afin que, selon les prouesses de Chevalerie que vous aurez faites, je vous chausse les éperons: vous ne devez pas craindre d'y tomber pour victime, car si le sort vous attend en quelque lieu, c'est plutôt à l'étable qu'au lit d'honneur ou sur la brèche d'une muraille; et, pour moi qui me connois un peu en physionomie, je vous engage ma parole que votre destinée n'est pas de mourir sur le pré, ou bien ce sera pour avoir trop mangé de foin. Consultez pourtant là-dessus toutes les puissances de votre âme, afin que je m'arme vite d'une épée ou de ce qu'en François on appelle un bâton.

Vers haut de pageCyrano de Bergerac et Roxanne
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M,,,,,,
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Je ne te vois qu'à demi, parce que je t'aime trop ; et tu penses me voir trop, parce que tu ne m'aimes qu'à demi! Viens chez moi tout à l'heure, si tu veux convaincre de mensonge l'appréhension que j'ai de ne te voir jamais. Il y a déjà un jour que nous ne nous sommes vus! Un jour, bons Dieux! Ah! je ne le veux pas croire, ou bien il faut me résoudre à mourir. Penses-tu donc m'avoir laissé dans le coeur une image assez chavée, pour se reposer sur elle de tout ce qu'elle me doit promettre de ta part ? Il est vrai qu'elle y est, et très-véritable, encore qu'elle y est peinte fort bien ; mais je n'oserais la présenter à mes yeux, parce que je m'imagine qu'il la faudroit tirer de mon coeur, et je ne sais si je l'y pourrois remettre sans toi. Je vois bien maintenant que je ne suis pas un Soleil, comme tu m'as souvent appelé ; car les cadrans ne s'accordent pas au compte que je fais des heures: J'en compte plus de mille depuis ta cruelle absence de chez nous. Cependant, tu ne regardes l'horloge que pour y apprendre l'heure de ton dîner, sans te soucier si celle que tu souhaites ne sera point peut-être ma dernière, ou, quand tu viendras faire de belles excuses, si tu me trouveras en vie pour les écouter!

Vers haut de pageDouce étreinte...
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Reproche à une cruelle
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Mademoiselle,


Je vous écris avec un sang barbare, afin que vous baigniez vos yeux dedans la source de ma vie. Que ne pouvez-vous le boire en le regardant! J'aurois plus obtenu de votre cruauté en une heure que je n'ai fait en dix ans de votre affection, puisque par elle je verrois unir mon âme à la vôtre. Figurez-vous donc, non-seulement mes idées peintes avec mon sang, mais mon sang, comme il fumoit dans mes veines, encore imprimé des idées qu'il a reçues de la douleur. Oui, je sentois, en vous écrivant, mon coeur distiller par ma plume; car, au défaut des larmes que mes infortunes ont épuisées, je n'ai trouvé chez moi que cet esclave qui vous pût entretenir. Le Soleil, plus bilieux que vous, est pourtant plus pitoyable: il ne consume aucune chose, tant qu'il y trouve une larme; mais vous êtes sans doute un soleil hétéroclite; et ce qui me le fait croire, c'est que celui de là-haut ne loge qu'un mois dans une maison, et votre hôte se plaint qu'il y en a trois que vous êtes au Gémini; c'est peut-être la raison qui m'a si longtemps empêché de vous voir; ou bien, pour passer des superstitions de jadis à celles d'à présent, et m'accomoder aux bruits qui courent de votre conversion, je ne puis maintenant vous voir , à cause que les Saints sont cachés en Carême. Ma foi! pourtant, faites arriver Pâques avant la Semaine Sainte, ou bien je suis,
Mademoiselle

Votre Serviteur.
Vers haut de pageHaut de page
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Madame,


Vous savez que je n'avois encore aucune connoissance des fers où le Ciel m'avoit condamné, lorsqu'à la pêche je vous vis la première fois: certes, le hasard eût été bien grand, que, si proche des filets, je n'eusse pas été pris! Et, quand j'eusse même échappé les filets, votre charmante lettre m'a fait assez connoitre que je ne me fusse pas sauvé de vos lignes: elles me présentoient autant d'hameçons que de paroles, et chaque parole n'étoit composée de plusieurs caractères que pour m'ensorceler. Je reçus cette belle missive avec des respects dont je ferois l'expression en disant que je l'adore, si j'étois capable d'adorer quelque autre chose que vous. Je la baisai au moins, et je m'imaginois, en la baisant, baiser votre esprit même, duquel elle étoit l'ouvrage. Mes yeux prenoient plaisir de refaire invisiblement les mêmes lettres que votre plume avoit marquées: insolens de leur fortune, ils attiroient chez eux toute mon âme; et, par de longs regards, s'tattachoient à ce beau crayon de la vôtre, pour s'unir à leur idole; mais, se sentant emprisonnés, ils pleuroient, afin que ces larmes, comme d'autres petits yeux qu'ils envoyoient à leur place, s'esquivassent à la file, puisqu'ils ne pouvoient sortir en corps. Vous fussiez-vous imaginé qu'une feuille de papier eût fait un si grand feu? Il ne s'éteindra jamais pourtant, que le jour ne soit éteint pour moi. Si mon esprit et ma passion se partagent en deux soupirs; quand je mourrai, celui de mon amour partira le dernier. Je conjurerai, à l'agonie, le plus fidèle de mes amis de me réciter cette chère lettre; et, lorsqu'en lisant il sera parvenu à l'endroit où vous protestez d'être..., je m'écrierai: Cela n' est pas possible, Madame, car moi-même j'ai toujours été

Votre Esclave.
Vers haut de pageCyrano de Bergerac
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Madame,


Vous vous plaignez d'avoir reconnu ma passion dès le premier moment que la Fortune m'obligea de votre rencontre! Mais, vous, à qui votre miroir fait connoitre, quand il vous montre votre image, que le Soleil a toute sa lumière et toute son ardeur, dès l'instant qu'il paroît; quel motif avez-vous de vous plaindre d'une chose à qui ni vous ni moi ne pouvons apporter d'obstacle? Il est essentiel, à la splendeur des rayon de votre beauté, d'illuminer les corps, comme il est naturel au mien de réfléchir vers vous cette lumière que vous jetez sur moi; et, de même qu'il est de la puissance du feu de vos brûlans regards d'allumer une matière disposée, il est de celle de mon coeur d'en pouvoir être consumé. Ne vous plaignez donc pas, Madame, avec injustice, de cet admirable enchaînement, dont la Nature a joint d'une société commune les effets avec leurs causes. Cette connoissance imprévue est une suite de l'ordre qui compose l'harmonie de l'Univers; et c'étoit une nécessité, prévue au jour natal de la création du monde, que je vous visse, vous connusse et vous aimasse; mais, parce qu'il n'y a point de cause qui ne tende à une fin, le point auquel nous devions unir nos âmes étant arrivé, vous et moi tenterions en vain d'empêcher notre destinée. Mais admirez les mouvemens de cette predestination. Ce fut à la pêche où je vous rencontrai: les filets, que vous dépliâtes en me regardant, ne vous annonçoient-ils pas ma prise? Et, quand j'eusse évité vos filets, pouvois-je me sauver des hameçons pendus aux lignes de cette belle Lettre que vous me fîtes l'honneur de m'envoyer quelques jours après, dont chaque parole obligeante n'étoit pas composée de plusieurs caractères qu' afin de me charmer? Aussi, je l'ai reçue avec des respects, dont je ferois l'expression, en disant que je l'adore, si j'étois capable d'adorer quelque autre chose que vous. Je la baisai au moins avec beaucoup de tendresse, et je m(imaginois, en pressant mes lèvres sur votre chère Lettre, baiser votre bel esprit dont elle est l'ouvrage. Mes yeux prenoient plaisir de repasser plusieurs fois sur tous les caractères que votre plume avoit marqués: insolens de leur fortune, ils attiroient chez eux toute mon âme, et, par de longs regards, s'y attachoient pour se joindre à ce beau crayon que la vôtre. Vous fussiez-vous imaginé, Madame, que' d'une feuille de papier, j'eusse pu faire un si grand feu? Il ne s'éteindra jamais pourtant, que le jour ne soit éteint pour moi! Que si mon âme et mon amour se partagent en deux soupirs, quand je mourrai, celui de mon amour partira le dernier. Je conjurerai, à l'agonie, le plus fidèle de mes amis de me réciter cette aimable Lettre; et, lorsqu'en lisant il sera parvenu à la fin, où vous vous abaissez jusqu'à vous dire ma Servante, je m'écrierai jusqu'à la mort: Ah! cela n'est pas possible, car moi-même j'ai toujours été,

Madame,

Votre très-humble, très-fidèle et très-obéissant Esclave.

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De pied en cape!